Deux mondes différents
En opposition au catenaccio et au football anglo-saxon très engagé et fruste, François Thébaud et sa bande promurent un jeu plus créatif, plus offensif, plus spectaculaire incarné à l’époque par le Brésil, le Real ou Reims. La globalisation née de la mondialisation, l’arrêt Bosman n’étaient pas nés et il y avait des différences très marquées entre les équipes. Reims en chute libre, «  le Miroir  » mena combat contre une équipe de France assommante dirigée par Georges Boulogne, Luis Dugauguez, Henri Guérin dont le mot d’ordre était la rigueur, le sérieux, l’engagement. Sans aucun succès mais sans aucune remise en cause. «  L’Equipe  » adhérait, voulait toujours plus de combat et moins de football et les passes d’armes entre Jacques Ferran, son directeur, et François Thébaud étaient épiques. Pour les passionnés du jeu, le choix a été très vite fait. L’idéal de jeu n’était pas un irréalisme, un romantisme, au contraire il a conduit le Barça a des sommets inatteignables et a fait de l’équipe de France 1984 un irrésistible champion d’Europe, sans remonter au Brésil 1970. Pour Jacquet, Lemerre, Santini,Houiller, Domenech, Deschamps, l’idéal de jeu est un terme abscons, une fantaisie folklorique. Au plaisir du jeu, ils répliquent par le devoir de gagner. L’idéal de jeu, c’est une sensibilité, un sentiment, une émotion mais aussi une devise  : mieux on joue, plus on gagne. Ce n’est pas inscrit dans les tables de la loi, ce n’est pas un postulat, les obsédés de la gagne à tout prix pensent le contraire mais ni la victoire de la France en 1998, de l’Inter de Milan en 2010 ou de Chelsea en 2012 en Ligue des Champions ne sont des arguments suffisants pour penser que l’hyperréalisme est garant de la réussite.
Tout a changé  ? Oui, mais rien ne change
«  Angélisme  », «  rétrograde  », voilà à peu près les sobriquets dont sont affublés les tenants d’un football de plaisir par les partisans d’un football hormonal qui aiment cette formule si creuse  :  «  Tout change, il faut vivre avec son temps  ». Ils ont raison sur un point  : le football a vécu une véritable révolution depuis quelques lustres. Qui aurait pu imaginer il y a seulement 20 ans que le Qatar et Abu Dhabi seraient des acteurs majeurs du foot, que des fonds d’investissement ou de pension américains s’accapareraient autant de clubs prestigieux sans même connaître les règles du football, que Neymar gagnerait en une journée ce que Platini au sommet de sa gloire gagnait en un mois  ? Personne. Le football n’est plus seulement un sport mais une industrie lourde, un divertissement mondial -seule l’Inde boude-  avec des droits télé exorbitants, 10 à 20 millions de téléspectateurs devant un match de l’équipe de France qui attire même la ménagère de moins de 50 ans. L’essor de sa popularité, on s’en doute, ne va pas draguer les prosélytes de la défense en ligne avec recul-frein mais des clients fascinés par le bling-bling du star-système et de l’argent, qui voient le football comme une distraction ou une fierté nationale. Dans cet univers sauvage, la défaite est devenue une catastrophe, un poteau rentrant ou sortant peut faire trembler les assises d’un club, il n’y a pas de demi-mesure, juste des «  winners  » ou des «  losers  ». Alors, oui, tout a changé sauf l’essentiel  : il y a toujours un ballon et onze joueurs face à face. Et s’il y a un chemin à suivre, «  le Miroir  » nous a sans cesse envoyés dans la bonne direction  : vers le Nantes d’Arribas et de Suaudeau, l’Angers de Guillou, Poli, Deloffre, le PSG de Just Fontaine – premier entraîneur en France à jouer la défense en ligne après son invention à Anderlecht par Pierre Sinibaldi- de Dahleb, de Jaïrzinho, de Paulo Cesar, autant d’équipes éprises de jeu et qui nous ont marqués à jamais. Pour les admirer, il n’y avait pas de télévision, pas de Canal+, il fallait user des 2CV, des Diane sur des routes de bonheur pour les voir jouer. La passion du jeu transmise par «  le Miroir  » ne souffre pas la compromission et ne nous permet pas d’être supporter de l’équipe qui nous tient pourtant le plus à cœur  : l’équipe de France. On ne peut pas être à la fois un inconditionnel  de Guardiola et de Deschamps, ils ne proposent pas la même chose, il faut choisir. Notre choix est fait depuis longtemps, depuis le jour où l’on a ouvert  le «  Miroir  ».