Gagner, bien jouer, voilà deux avantages mis en opposition. D’où vient que l’on puisse au beau objecter l’efficace, sans craindre l’infructueux du vil  ? Quand l’inverse de gagner n’est plus perdre, et que le «  vilain jeu  » s’amalgame aux meilleures chances de succès, il est sans doute l’heure de souffler les bougies dans un droit d’inventaire  !

Quand un beau joueur tacle le beau jeu
Antoine Griezmann livre une interview. Ça n’est pas un discours de Premier Ministre devant les députés de l’Assemblée nationale. Il n’est pas au mot près. Lorsqu’il exprime sa préférence pour un match gagné à un match bien joué, sa démonstration est d’ailleurs surtout un résumé du projet de jeu de son club, l’Atletico de Madrid, où il a appris et est amené à beaucoup défendre. C’est aussi l’affirmation d’une ambition collective pour la prochaine compétition estivale en Russie  : l’ambition de gagner le trophée mondial.
N’empêche, Antoine Griezmann s’avance vers la Coupe du Monde avec un rôle et une place a priori déterminante dans le futur onze des Bleus, celle d’un leader de jeu, qui imprime sa marque, dans l’esprit et dans le cours des matchs. En outre, Griezmann, ça n’est pas l’obscur central qui fait primer l’art du tacle sur l’art du drible, ça n’est pas un sourire édenté de batailleurs des lignes obscures, ça n’est pas un ersatz de footballeur monté sur des ressorts de volonté et un physique de rugbyman. Griezmann, c’est la touche espagnole de la sélection française, un bonhomme sans gros muscle, certes les poumons gonflés à bloc et le cœur déterminé, mais surtout un Q.I. foot (comme ils disent dans le basket) au-dessus de la moyenne et le sens de ce geste, là, tout d’un coup, qui paraît simple et illumine, le sens du but et de la petite touche, celle qui aide le gâteau à être le gâteau, et celle qui en plus prend souvent l’allure d’une cerise.
Aussi, quand ce joueur dit préférer la victoire au beau jeu, c’est-à-dire quand il oppose deux avantages qui ne sont pourtant pas exclusifs ni concurrentiels, on est en droit d’observer l’ambiguïté du propos  : le beau jeu peut-il être l’ennemi du bien  ? S’il est possible –et plus facile- de dire à la France du foot qu’on préfère gagner à bien jouer plutôt que de lui dire qu’on préfère gagner à bien défendre, il est sans doute mille explications plus raisonnables les unes que les autres, mais il en est une qui fête ses 20 ans cette année  : le titre de champion du monde des Bleus.
En 1998, la France du foot s’apprête (sans trop le savoir) au grand amour
Il est un milieu des années 90’ dont le souvenir atténue les états. Alors, la France du foot a la tête en mille éclats. La tête à sa prochaine Coupe du Monde, au souhait de finir le siècle en beauté, à l’espérance de belles heures pour submerger les heures anciennes  ! C’est que l’heure est amère  : en 1993, la Bulgarie d’Emil Kostadinov a traumatisé le supporter des Bleus, que les magouilles marseillaises ont fini de rendre chafouin.
Quant au milieu des années 90’, un supporter du foot français regarde sa constellation d’astres du ballon rond, son ciel est tapi de beaux souvenirs où l’épique le dispute aux larmes. Les Bleus de 58 ont cédé sans rougir face au Brésil du jeune prodige Pelé, tête-à-tête d’un duel sur la piste aux étoiles, goal pour goal, dribble pour dribble, Fontaine bute en 13 coups et Kopa se pose définitivement en empereur  ! Les Verts des 70’ donnent leur couleur aux chants des tribunes et du cœur à l’ouvrage, l’ode de leurs exploits continentaux se teinte d’un romantisme d’apogée hippie, et l’élan populaire se greffe à l’image du perdant magnifique  ! Cerdan fait footballeur  ! Un poteau-pavé consacre le mythe… Dans les 80’, les Bleus sont de retour sur la scène internationale… et quels Bleus  ! Chauds comme des Brésiliens, ils excellent à briller mais se brisent par deux fois autour d’un titre de champion d’Europe acquis sur une Arconada. Des regrets éternels dont Patrick Battiston est l’emblème renversé… Platini n’est pas champion du monde, comment faire mieux  ? Tapie à la baguette, l’OM des 90’ marchent sur l’Europe et le dispute au grand Milan AC des Baresi, Rijkaard, Gullit et Van Basten. La France découvre qu’elle peut bander les muscles et ronfler fort, mais le ballon dégonfle comme une baudruche à coups de pelle dans un jardin valenciennois… Groggy, le supporter français assiste médusé à la remontée de balle bulgare, au tacle vain de Blanc, à la fin des espoirs d’une génération dont le duo Cantona – Papin aurait mérité mieux qu’un enterrement vulgarisé par la pathétique accusation d’un sélectionneur contre son plus bel ailier… Le Parc des Princes est désolé. Le supporter français en est là, au milieu des années 90’  : il aimerait aimer  !
Le résultat cristallisé de 1998
Il aimerait tant aimer, le supporter français, qu’il déteste Jacquet, les matchs nuls à répétition, et la promesse de devoir supporter un onze insipide dans une compétition à domicile  ! Mais la magie opère  : les Bleus de 98 sont solides comme une armée prussienne. A-t-on jamais bâti des lignes arrières et un milieu de terrain d’un tel aplomb  ? Zidane se permettra d’être incroyablement plus infantile que Verratti, Djorkaeff de jouer 9 ½ loin du but adverse, Guivar’ch d’être le buteur titulaire –et vierge  ! de l’équipe championne du monde, Dugarry de courir toute langue dehors à la barbe de journalistes honnis pour un but… et un claquage, deux gamins d’imposer leur bouille et leur grand cœur sans perdre rien de leurs moyens quelle que soit la pression des matchs… Pensez donc, derrière  : Barthez, Lizarazu, Thuram, Blanc, Dessailly, Deschamps, Petit, Karembeu. Dormez tranquille, ils sont là, ils veillent, ils taclent et peuvent marquer les buts  !
Ces Bleus emportent la Coupe, et les Français ne discutent plus de leurs mérites qu’aux doux violons d’une mélodie joyeuse entonnée par Candela  ! Les Français qui voulaient tant aimer sont servis sur un plateau d’or mondial  ! «  I will survive  », c’est l’heure d’une nuit d’ivresse  ! La France est championne du monde, «  on peut mourir tranquille  »… Grâce à deux buts de la tête d’un Zidane qui aura traversé la compétition principalement dans les tribunes  ! Autant le dire  : Fontaine et ses 13 buts, Kopa et ses dribbles, Platini ses passes et ses coups francs, l’image est noire et blanc et la couleur en jette sur un Deschamps les bras en V levés haut au ciel… La France est championne du monde et le petit Basque élevé à Nantes soulève le trophée. L’image a des airs de déjà-vu et s’incruste pour de bon. Cinq ans plus tôt, c’est la Coupe aux grandes oreilles que soulevait Didier Deschamps. Un monument national de rigueur et de combativité.
Le résultat de 1998 cristallise dans l’imaginaire de la France du foot qu’un résultat se conquiert dans la solidité, qu’il y aurait d’un côté le romantisme pour perdre et de l’autre le réalisme pour gagner, et ce résultat le cristallise d’autant plus que cette même France du foot a connu de si cruelles défaites, que la Coupe du Monde de 2006 ne va pas démentir  : l’épique est de retour, les larmes avec… Voilà Zidane qui brille de mille feux, l’orchestre bleu a des symphonies fantastiques, le chef qui perd la tête en la jetant sur un poitrail transalpin, puis qui l’a basse et passe vaincu devant le trophée soulevé plus tard par… un défenseur central italien  !
Puissent les Bleus jouer et gagner  !