Du purisme au réalisme
Quand vous avez eu l’infortune d’être à l’hôpital en juillet 1998, vous vous souvenez que vous guérissiez plus vite en lisant le matin les traits de plume caustiques de Duluc dans «  l’Equipe  » qu’à regarder le soir les matches de l’équipe de France. Prix Antoine Blondin pour un ouvrage, «  l’été 76  », en hommage à l’épopée de Saint-Etienne, Duluc avait non seulement du style mais des convictions  : le jeu de l’équipe de France ne lui plaisait pas, il l’écrivait sans détour. Si ses petits camarades frondeurs, Bureau et Ejnes, directeurs de la rédaction, s’en prenaient ad hominem à Jacquet, lui s’en tenait à des considérations footballistiques. A l’époque, il fallait un certain courage quand la France s’égosillait dans la rue. Jacquet ne lui a jamais pardonné.
Oui, mais ça, c’était avant. En 2008, comme pris de remords, il revint sur cette période dans «  l’Affaire Jacquet  », acte de contrition où il regrettait la sévérité de son jugement initial. La chute du livre était éloquente  :  «  Finalement, ce 12 juillet 1998 fut une belle journée  ». Il était rentré dans le rang et passa pour simplifier du purisme au réalisme. Son nouveau conformisme lui vaut d’être chef d’une fanfare qui boit ses paroles dans la vénération globale de Deschamps et de son équipe de France invertébrée.
Le tableau d’affichage a raison
Parfois, Duluc doit quand même trouver qu’il va un peu loin dans sa célébration de l’équipe nationale. Au lendemain de l’abominable victoire française en Bulgarie (1-0) le 8 octobre dernier, il osa  :  «  L’avenir de l’équipe de France est éclairé  ». Trois jours plus tard, après une victoire au forceps (2-1) contre la Biélorussie, comme pour s’affranchir de pareille flagornerie, il balancera un édito au vitriol où les Bleus en prennent pour leur grade.
On n’a pas compris ce basculement. Ce que l’on a saisi, c’est que d’une manière générale, Deschamps est l’entraîneur le plus épargné, plébiscité même par le quotidien sportif et par toute la presse en général, dont Duluc est le principal influent. Comment  n’aimait-il pas l’équipe de France en 1998 et la supporte avec conviction en 2017  ? Qu’y a-t-il de différent entre Deschamps capitaine et Deschamps sélectionneur  ? Comment peut-il trouver que l’Euro 2016, épreuve consternante, fut pour la France une réussite au seul prétexte qu’elle a éliminé l’Allemagne on ne sait pas comment pour perdre une finale indigne  ? Comment, quand on aime le football, se faire le porte-parole de Deschamps qui continue de sélectionner des Sissoko et des Giroud quand la France a une génération d’exception  ? Comment, pour sauver ces deux-là, évoquer systématiquement des statistiques, arme des ignorants dont il n’est pas  ? En bref, comment soutenir cette équipe de France  ? Par renoncement, par autocensure, par confort  ? Peut-être. Succomber à la froideur métallique d’un tableau d’affichage qui annonce que le vainqueur a toujours raison est spécieux car une «  sale  »victoire ne présage jamais de joyeux lendemains. Etre en accord avec cette culture mainstream de la gagne immédiate et à tout prix est quand même une religion à courte vue.
Ben oui, il faut gagner
Contrairement à ce qu’écrit Duluc, il n’y a aucune utopie à envisager un football sophistiqué. Comme nous, il aime les équipes d’Espagne et d’Allemagne. Mais pourquoi  donc  tolère-t-il la monotonie et le désenchantement que véhicule l’équipe de France  ? Il n’y a aucune rêverie, ni poésie à affirmer un penchant pour un football accompli et l’échec laisse à tous un goût amer. Les défaites de Barcelone, par exemple, en Champions League face à l’Inter et Chelsea en 2010 et 2012 restent en travers de la gorge et le parti pris du jeu n’est pas de se tirer une balle dans le pied. Duluc 1998  ? Oui. Duluc 2017  ? Bof… on préférera toujours les épicuriens aux commissaires aux comptes, les émotions d’un bon match à l’agacement d’un mauvais. Le pragmatisme de Deschamps n’est pas la panacée du football.