La vidéo impacte le déroulement du match
On ne saura pas ce qu’il serait advenu du résultat de France – Espagne si d’aventure le but de Griezmann n’avait pas été annulé. Le hors-jeu du passeur Kurzawa avait échappé au juge de touche dans l’action, mais l’appel à la vidéo par l’arbitre central a vérifié le fait et douché les joies des Bleus. Leur célébration a fait long feu… c’est le goal espagnol qui a fait l’engagement  !
Sans vidéo, le match eût été tout autre. Les Bleus aurait mené au tableau d’affichage alors que L’Espagne avait jusque là furieusement dominé la rencontre.
Quelques minutes plus tard, un but espagnol est mis en doute pour être finalement validé. Les Bleus pouvaient mener 1 but à 0, ils sont menés 2 buts à rien.
C’est un fait, la vidéo impacte le déroulement du match. En l’occurrence, elle a empêché que celui-ci ne suive un cours biaisé au regard de la réalité des faits et des règles du jeu. Ce sont des buts valables qui ont été validés.
Mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle rende infaillible la décision arbitrale. Parce qu’il existera forcément des situations où les caméras n’auront pas le bon angle, il existera des polémiques teintées de mystère, voire éclaircies quelques jours plus tard avec de nouvelles images mises au jour  ! Parce qu’une image s’interprète, il y aura  _ et c’est humain _ des conflits d’interprétation  ! Parce que l’arbitre peut ou ne pas recourir à la vidéo, il y aura des polémiques sur la décision d’y faire appel ou pas  !
La vidéo impacte le déroulement du match et, dans la plupart des cas, l’expérimentation sur plusieurs matchs l’objectivera, elle favorisera la cohérence ente le cours du jeu, les règles applicables et les décisions arbitrales. De quoi faire craindre une altération du piment d’un match  ?
La vidéo impacte l’émotion du match
Griezmann a fêté un but refusé quand le but valable de Delofeu a donné lieu à des embrassades à retardement et une joie… plus mesurée. C’est sans doute un miroir déformant qu’a proposé le match amical entre la France et l’Espagne  : avec des actions de but qui ont majoritairement donné lieu à l’arbitrage vidéo.
Il est vrai que si chaque but entraîne le recours aux images, la spontanéité ira s’asseoir sur le banc des remplaçants. Plus probablement, la majorité des buts ne relèvera pas d’un besoin d’arbitrage vidéo (c’est une hypothèse tirée du rugby notamment, où la majorité des essais est validée sans recourir à la vidéo). Les réactions joyeuses seront donc toujours de mise. Et par ailleurs, peut-être seront-elles parfois moins exaltées  !Le football ne se concentre pas sur la stricte finalité du but et moins encore sur l’émotion qu’un but procure  : les plus beaux matchs ne sont pas forcément les plus prolifiques  ; le football est un jeu qui fournit de l’émotion (et pas l’inverse)  ; l’émotion des filets qui tremblent et la conditionnalité d’un but (en cas de recours) n’amoindrit pas l’émotion mais la complexifie.
C’est une émotion nouvelle qui a parcouru les travées du Stade de France et l’ensemble des acteurs du match, y compris pour les téléspectateurs et les auditeurs  : l’attente du verdict  ! Une forme de scénarisation qui n’existait pas dans le foot et qui a donné lieu à ses premiers tourments… S’ils sont moins spontanés, ils n’en sont pas moins (potentiellement) intenses. Ô temps, suspends ton vol  ! Imaginez une seconde que l’opposition entre les deux onze ait lieu lors d’une finale de Coupe du Monde, c’est avec une certaine boule au ventre que tous nous aurions attendu les décisions appuyées d’un visionnage vidéo  !
La vidéo ne dégradera pas l’émotion d’un match  ; elle en modifie les contours, complexifie les ressorts possibles d’un match et introduit la possibilité d’une temporalité génératrice de suspense. Il sera intéressant de voir l’effet à long terme sur les comportements des supporters les plus fanatiques  : aujourd’hui leurs réactions s’appuient sur des décisions prises dans la seconde, aussitôt gravées dans le marbre  ; demain elles se feront avec un recours à la vidéo potentiellement apaisant (non pas lénifiant mais diminuant la charge d’agressivité qui est souvent véhiculée autour des décisions arbitrales), en tout cas de nature à replacer les comportements face à un cycle de décision plus solide. Pour peu qu’en effet la vidéo ajoute aux capacités de l’arbitre de prendre ses décisions  ?
La vidéo «  muscle  » l’arbitre
L’arbitre n’eût-il pas eu recours à la vidéo lors de France – Espagne, il eût été le seul à ignorer la réalité des (non) hors-jeux et de ses mauvais choix  ; pire  : il l’aurait su sans pouvoir en tenir compte1. Les acteurs du rectangle vert ne sont pas sur une île imperméable aux évènements qui les entourent. Or, il paraît compliqué d’opposer à un arbitre des décisions objectivées après coup à l’aide d’un outil dont ledit arbitre est privé pour décider.
D’aucuns avancent que la vidéo est en mesure d’affaiblir les arbitres. Elle infirmerait leurs décisions, soulignant leurs erreurs de jugement voire pourrait limiter leur capacité à embrasser la responsabilité du match.
Il apparaît plutôt que la vidéo soutient les arbitres  : elle ne leur donne pas tant tort qu’elle s’ajoute aux outils dont ils disposent pour choisir et, cependant que les matchs sont filmés et les ralentis accessibles jusqu’aux supporters assis dans les tribunes via les services de réalité augmentée dans lesquelles de plus en plus de stades investissent, elle remet l’arbitre à un niveau d’information égal aux autres acteurs du match.
La vidéo acte de l’exigence qui est faite aux arbitres, de leurs capacités humaines et de la difficulté des décisions à prendre, et tient compte des enjeux qui entourent un match. En réduisant le champ des possibles erreurs d’arbitrage, elle acte que ce dernier est le meilleur lorsqu’il ne se voit pas et qu’il laisse le jeu et les joueurs décider de l’issue de la rencontre. L’arbitre fait partie du match mais on connait peu de supporters qui paient leur place pour assister au match de l’arbitre. La vidéo conforte bien l’arbitre dans son rôle en lui offrant d’être performant, c’est-à-dire de prendre les bonnes décisions. Mais ne doit-il pas aussi favoriser le rythme du jeu  ?
La vidéo empiète sur la durée du match
L’opposition entre la France et l’Espagne a été épargnée d’attentes longues et de coupures incessantes. La vidéo n’a pas haché le match, loin s’en faut. Il est cependant indéniable que le temps qu’elle a pris, qu’il fût court ou long, s’est bel et bien intégré dans le temps réglementaire du match  !
Le risque est donc sérieux que la vidéo soit appelée plus souvent à la rescousse et / ou qu’elle nécessite une interprétation et une prise de décision plus longue que lors de France – Espagne.
Son empiètement sur la durée de match ne manquera pas d’interroger soit l’arrêt du chronomètre soit un décompte crédité aux arrêts de jeu. Ce qui ne résoudra pas une utilisation abusive au cours d’une rencontre… car c’est bien l’intégration de la vidéo dans les pratiques arbitrales qui est l’enjeu principal ouvert par l’expérimentation  : comment les arbitres vont-ils s’en servir pour améliorer leur office  ? Fondamentalement, l’arbitre central reste le chef d’orchestre de la décision arbitrale, avec ou sans la vidéo, qui ne l’empêchera pas de «  rater  » son match.
Vive l’expérimentation  !
On aimerait être au cœur de l’expérience mise en place  ! Rien de plus revigorant pour un milieu que d’esquisser un nouvel espace de pratiques et des modalités renouvelées  !
Outre qu’elle questionne le rôle et la place de l’arbitre dans le jeu sur une base saine plutôt qu’au bénéfice d’une millième erreur d’arbitrage, l’expérimentation aère  : elle part du principe qu’il faut essayer, qu’une amélioration de la situation de départ s’appuie sur des erreurs et des réussites, leur analyse et les ajustements qui peuvent en découler.
On aimerait être au cœur de l’expérience pour s’assurer que cette analyse sera partagée et les ajustements ouverts à une révision ultérieure. Y compris pour questionner le périmètre d’exercice de la vidéo  : les fait pour lesquels elle peut être ou non activée par l’arbitre.
Qu’elle soit partagée surtout  : une telle démarche doit s’adresser à tous ceux qui font partie d’un match, joueurs, entraîneurs, suiveurs, spectateurs, journalistes, supporters, etc., afin qu’ils se questionnent chacun sur leur rapport à l’arbitrage. D’autant plus s’ils jouent en club en amateurs.
Un rattrapage plutôt qu’une révolution
Plutôt qu’annoncer une révolution, l’expérimentation de l’arbitrage vidéo paraît acter d’un rattrapage. Moins vis-à-vis des autres sports que vis-à-vis du corps arbitral et de la question arbitrale.
Si la vidéo touche à des facteurs humains qui s’expriment dans le football, alors il s’agit bien de ceux qui touchent à la capacité d’appliquer justement les règles du jeu d’une part et, d’autre part, à la capacité d’accepter la décision arbitrale.
Avec ou sans la vidéo, le football reste bien «  humain  »  ; on ne sache pas que l’âge de pierre ait déshumanisé des femmes et des hommes qui s’étaient outillés d’objets coupants à partir de silex.
D’autant plus que la vidéo est une réalité effective du football  : elle infuse déjà le déroulement des matchs tout en se refusant encore à ceux qui arbitrent… Le hiatus des arbitrés qui en savent plus que les arbitres prend du plomb dans l’aile. Ça n’est pas une grosse affaire et c’est tant mieux si cela suscite autant d’échanges sur ce qu’est et doit être le football.

1C’est un sujet en soi  : l’expulsion de Zidane en finale de la Coupe du monde est un contre-exemple, l’arbitre ayant exercé le «  premier arbitrage vidéo de l’histoire  »  ; Raymond Domenech indique de son côté n’avoir pas vu la main de Henry contre l’Irlande pour la qualification à la Coupe du Monde 2010 mais avoir compris la situation en regardant la tête des journalistes dans la tribune de presse  !