Éliminé de l’équipe de France par Verriest qui, suivant ses propres termes, ne met pas en cause ses qualités de joueur mais sa mentalité, Raymond Kopa demande raison au sélectionneur. Il n’obtient que des injures devant des millions de téléspectateurs. Puis il est réintégré dans la sélection nationale. Mais avant de reprendre sa place dans un milieu d’où il a été écarté vingt jours plus tôt comme un indésirable, Kopa agit comme tout homme digne de ce nom l’aurait fait : il exige la rétractation publique des injures subies publiquement. Verriest refuse. Kopa quitte Rueil. Qui aurait osé lui donner tort ?

L’entraîneur Guérin l’accuse d’avoir dénigré de manière systématique et incroyable les autres sélectionnés. Piqués dans leur amour-propre, ceux-ci battent la Bulgarie. Puis, en guise de réponse à Kopa, portent Verriest en triomphe et lui dédient leur victoire, tandis que la grande majorité de la presse, la radio et la télévision s’acharnent sur Kopa, le mégalomane, le déserteur. Or, il se trouve que Kopa est le joueur qui a prononcé contre le statut esclavagiste édifié par la Ligue et avalisé par la Fédération, le réquisitoire le plus retentissant. Quelle belle occasion pour les pouvoirs dirigeants de discréditer auprès du public et des joueurs professionnels le vice-président du syndicat des joueurs qu’ils n’avaient pas réussi à éliminer, malgré les ordres fidèlement exécutés par Verriest !

Frappé d’une première suspension de 15 jours — comme l’avait été précédemment Marcel Loncle —, Kopa est traduit devant le Bureau fédéral quarante-huit heures avant le match France-Suisse. Coup de théâtre : Guérin, convoqué à la même audience à titre de témoin, avoue qu’il a menti en affirmant que Kopa avait dénigré ses camarades de l’équipe de France, et Verriest reconnaît que Kopa a quitté Rueil uniquement en raison de son refus (à lui, Verriest) de rétracter les injures proférées. Le Bureau fédéral va-t-il accorder à Kopa le bénéfice du non-lieu, avec des excuses pour le préjudice moral qu’il lui a causé ? Pas du tout. II lui inflige une suspension supplémentaire d’ un mois, sans adresser à Guérin le moindre blâme.

L’explication de ce verdict scandaleux ? Kopa est pour les pouvoirs dirigeants du football l’homme à abattre. Par tous les moyens. Même au prix d’un déni de Justice. Qu’importe aux juges de la rue de Londres que Guérin ait avoué le mensonge qui a dressé les joueurs de l’équipe de France abusés et la presse contre Kopa. L’essentiel pour les juges, c’est que Kopa ait souffert du discrédit moral provoqué par une accusation infamante, et qu’ils puissent isoler des autres joueurs professionnels celui qu’ils avaient reconnu comme leur porte-parole pour la défense de leurs intérêts et la conquête de leur dignité.

C’est le devoir d’un journal libre de rétablir et de marteler la vérité. Alors n’hésitons pas à rappeler l’enchaînement réel des faits. Si Kopa s’est abstenu de jouer France-Bulgarie, c’est parce qu’il n’a pu obtenir la rétractation des injures proférées par Verriest. S’il a été injurié, c’est parce que sa mentalité   a été mise en cause. Si sa mentalité a été mise en cause, c’est parce que la Fédération l’a exigé de Verriest. Si la Fédération l’a exigé de Verriest, c’est parce que Kopa s’était attaqué au statut esclavagiste de la Ligue. base de l’omnipotence des pouvoirs dirigeants du football.

Et maintenant ? Maintenant, la parole est aux joueurs professionnels. Aux joueurs professionnels qui doivent choisir entre Verriest-Guérin, porte-drapeau des pouvoirs dirigeants, et Kopa, le joueur qui n’a pas hésité à risquer un prestige inattaquable, voire ses intérêts matériels pour donner aux joueurs professionnels l’exemple de la dignité et du vrai courage. La dignité n’est pas une valeur cotée à la Bourse des transferts ? C’est précisément pour cela que la cause de Kopa est inséparable de la lutte pour la reconnaissance du contrat à temps, c’est-à-dire pour l’abolition du système des transferts. Aux joueurs professionnels d’agir, et d’agir vite, s’ils ne veulent pas perdre pour longtemps l’occasion de conquérir l’estime que tout le monde — même les dirigeants dans leur for intérieur — accorde à l’homme qui sait faire respecter sa dignité. Comme un Raymond Kopa. A l’étalon des valeurs humaines, des seules véritables valeurs, cette conquête-là n’a point de commune mesure avec la conquête — combien fragile — de la gloriole d’un jour. Après France-Suisse ce n’est pas Douis et Herbin qui nous contrediront.

François Thébaud (Décembre 1963)

Raymond Kopa, François Thébaud et Ferenc Puskas en 1975

Raymond Kopa, François Thébaud et Ferenc Puskas en 1975

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Un clin d’œil sur les débuts de Raymond Kopa en professionnel au SCO d’Angers en 1951, une ville qui l’adoptera

Les obsèques de Raymond Kopa ont été célébrées ce mercredi après-midi à partir de 14h30 à la cathédrale Saint-Maurice à Angers.
Angers, ville où Raymond Kopa a commencé sa carrière de footballeur, ville où il vivait avec son épouse Christiane. Des centaines de personnes ont pris place mercredi après-midi dans la cathédrale Saint Maurice d’Angers pour dire au revoir à cette figure de légende du football français, disparu vendredi dernier des suites d’une longue maladie.