image (2)L’identité de jeu d’une équipe ne se décrète pas, elle se construit. Elle est le fruit de la vision du football de son entraîneur et de la capacité des joueurs à s’approprier cette vision. Ainsi pour Reynald Denoueix, l’entraîneur compétent « c’est celui qui réussit à faire adopter ses idées1 » par ses joueurs. En football, la notion d’identité est selon moi très précieuse, elle représente un trésor pour un club car se connaître soi-même, avoir conscience de son identité permet d’être sûre de sa force. Une équipe privée d’identité ne peut avoir de certitudes et d’assurance. Or le succès ne peut s’inscrire dans le temps sans certitudes dans le jeu. Je pense qu’en football la garantie maximale n’existe pas, si ce n’est celle qu’une identité de jeu peut donner.
Malheureusement la crainte de l’adversaire, la honte de la défaite, la volonté de conserver l’acquis même dérisoire, la pression liée aux résultats, les enjeux économique (pour le haut niveau) voire l’ingérence de certains dirigeants dans le domaine technique paralysent certains entraîneurs et par voie de fait la mise en place d’une véritable identité de jeu, pourtant vecteur de succès. Par exemple, l’équipe de France pendant la période où Raymond Domenech (2004-2010) dirigeait la sélection était dépourvue d’une identité de jeu claire, ce qui a eu pour effet d’affaiblir considérablement son collectif jusqu’à le rendre médiocre en de multiples circonstances2. L’absence d’identité de jeu chez les « Bleus » couplée à la primauté de « jouer pour ne pas perdre » s’est avérée inefficace et a conduit à une véritable faillite collective. Mais est-ce une surprise ? Non car les « gagne-petit » ne gagnent jamais rien de grand.

Lille et Lorient, des intentions constantes

Tant au niveau professionnel qu’au niveau amateur, peu d’équipes disposent d’une « marque de fabrique » et imposent leur propre manière de jouer à l’adversaire. A l’échelle européenne, le F.C. Barcelone et Arsenal F.C. sont à mes yeux les exemples à suivre dans l’application d’une identité de jeu. Ces équipes font leur football et ne se réinventent pas un nouveau langage en fonction du changement d’adversaire, de la baisse momentanée des résultats ou du fait d’évoluer ou non à domicile. La volonté d’imposer son style de jeu, la joie de construire et le plaisir d’inventer avec le ballon semble plus fort que tout. La double idée est de savoir avant de recevoir le ballon et de le recevoir pour mieux le donner. De plus, les joueurs permettent constamment à leurs coéquipiers de jouer en une touche de balle par une mobilité de tous les instants. Libre ensuite au porteur de balle d’opter ou non pour cette possibilité de jouer en une touche.
Ces dernières années en Ligue 1, très peu de clubs peuvent revendiquer une identité de jeu, un « label ». Le LOSC de Rudi Garcia et le F.C. Lorient Bretagne Sud de Christian Gourcuff à défaut d’être toujours constants dans la qualité du jeu proposé se sont avérés constants dans les intentions de jeu, ce qui en soi est déjà une belle réussite dans un football où le changement de cap en fonction des résultats est la règle quasi-absolue. En football plus qu’ailleurs, on n’est jamais assuré de pouvoir concrétiser ses intentions. Aussi peut-on avoir le projet de pratiquer un football collectif, créatif et spectaculaire sans y parvenir du fait des problèmes posés par l’équipe adverse et qui ne peuvent être résolus. L’essentiel réside dans l’intention.

L’exemple du F.C. Lorient Bretagne Sud est intéressant car il illustre le fait que la mise en place d’une identité de jeu est tout aussi respectable que le gain de trophées. En effet, les « merlus » affichent à leur palmarès un seul titre significatif : la Coupe de France remporté en 2002 sous la houlette d’Yvon Pouliquen. Ce trophée acquis pendant la courte période durant laquelle Christian Gourcuff n’était plus à la tête du club breton (saisons 2001-2002 et 2002-2003) n’est pas enraciné dans la mémoire collective. Ce qui caractérise bel et bien le FC Lorient Bretagne Sud à l’échelle nationale depuis plus d’une décennie est son jeu, pas son titre ! Pour Christian Gourcuff, « le FC Lorient n’existe que par son jeu, son idée du jeu. C’est comme cela que Lorient a réussi à survivre, à s’installer3 ». On peut également signaler que dans l’histoire du football, certaines équipes ne sont jamais parvenues à donner à leurs résultats et à leurs trophées le prestige que seules peuvent conférer l’identité et la qualité de jeu.

Refuser le jeu, c’est bannir l’intelligence…

L’adaptation à l’adversaire est à la mode depuis plusieurs années. Si cette vision du jeu peut être légitimement perçue par les observateurs comme une certaine preuve d’intelligence (évaluation des forces et faiblesse de l’adversaire, capacité d’adaptation), elle est selon moi l’aveu d’une faiblesse certaine. Faiblesse en ses convictions, faiblesse en la croyance à son équipe, faiblesse en la capacité de permettre à ses joueurs d’être les maîtres du ballon et du jeu. Je pense qu’avant de connaître l’adversaire, il faut déjà se connaître soi-même.
Je pense que le fléau du football est la construction de l’identité de jeu de son équipe en opposition à celle de l’adversaire. En effet, dès lors que les deux équipes qui s’affrontent se contentent de mettre en échec l’adversaire en s’adaptant mutuellement à l’opposition, les spectateurs assistent à des matchs sans reliefs, insipides et bloqués dans lesquels on attend le coup de sifflet final comme pluie au Sahara. Une caricature nocive de ce que devrait être le football. Pour François Thébaud, « Refuser le jeu, c’est bannir l’intelligence, rejeter la joie, nier l’art, mépriser l’homme4 ». A titre personnel, je ne trouve rien de plus jouissif que l’imposition de son propre style de jeu. Savoir comment contrer un adversaire, renforcer une défense et spéculer sur un contre tous les entraîneurs savent le faire, mais savoir jouer avec le ballon, c’est une autre histoire. A mon sens, la différence entre les bons entraîneurs et les moins bons se situe à
ce niveau là !
Guardiola, le « génie créateur »

Alors certains soulèveront la bataille tactique et l’opposition de style entre le FC Barcelone de Josep Guardiola (génie créateur) et l’Inter de Milan de José Mourinho (génial destructeur) lors de la demi-finale de la Champion’s League 2010 qui a vu la qualification de l’équipe milanaise. La presse sportive mondiale salua le génie, l’intelligence, la malice et le charisme de l’entraîneur portugais surnommé « The special one ». Or sur cette double confrontation l’Inter de Milan a été selon moi la négation même du football. Le mérite de José Mourinho aura été de ressusciter Helenio Herrera5 ! Aligner des joueurs comme Milito, Sneijder, Eto’o ou encore Maicon et les faire évoluer de la sorte est déplorable pour le jeu. Nombreux sont ceux qui pourtant y ont trouvé leur bonheur… Johan Cruyff, lui, n’as pas été convaincu par le style « je pense que ce sport est quelque chose de plus que la simple victoire », pas plus que Josep Guardiola pour qui « parfois l’attaque semble beaucoup plus difficile que de défendre ». Le temps est venu de construire pour remporter la victoire et non de détruire pour ne pas perdre !

1- Vestiaire magazine n°10, décembre 2009.
2- Roumanie-France (0-0/Euro 2008), France-Pays-Bas (1-4/Euro 2008), Autriche-France (3-1/éliminatoires Mondial 2010), France-Eire (1-0/Barrages Mondial 2010), France-Chine (0-1/ Préparation au Mondial 2010), France-Mexique (0-2/Mondial 2010), France- Afrique du Sud (1-2/Mondial 2010)…
3- C. Gourcuff, www.miroirdufootball.com, 19/11/2010.
4 – François THEBAUD, Le temps du miroir : une autre idée du football et du journalisme, Albatros, 1982 (p : 82).
5 -Helenio Herrera fut l’entraîneur mythique de l’Inter de Milan (1960-1968). Il est connu pour avoir appliqué pendant de nombreuses années le « catenaccio ».
6 -Paroles de Johan Cruyff, Aftombladet, avril 2010.
7 – Paroles de Josep Guardiola, fr.uefa.com, 29/04/2010.