Toute formation procède de présupposés  _ conscients ou non _ sur ses objectifs, eux-mêmes déterminés par la vision qu’on a de ce que l’on veut «  enseigner  ». Beaucoup de ces ouvrages sur le football suivent le courant dominant. Or celui-ci mérite vraiment d’être interrogé, examiné avec un regard critique. Et Thierry Guillou ne s’en prive pas  !

Il s’est constitué une «  philosophie de jeu  », qu’il affirme clairement  dans la formule  : «  le football, c’est le beau jeu  ».
Il la portait spontanément comme joueur. Son parcours l’a amené à rencontrer des entraîneurs qui l’ont fortifié dans son intuition, ses sensations sur le terrain  : Christian Gourcuff au FC Lorient, Jean-Marc Guillou et son «  Académie  » en Côte d’Ivoire (1), d’autres encore. Il s’est nourri de l’observation d’équipes-phares, des paroles de leurs entraîneurs   (2): le FC Nantes d’Arribas-Suaudeau-Denoueix, le FC Barcelone de Cruyff-Guardiola, l’Arsenal d’Arsène Wenger, l’AC Milan d’Arrigo Sacchi etc. Bref, des équipes qui ont exprimé dans la durée un style, ayant marqué la mémoire des spectateurs.

Tous ces entraîneurs, dans la diversité de leurs méthodes et leurs styles, ont un point commun  : la volonté de développer «  du beau jeu  », parce qu’il rend heureux les joueurs et les spectateurs, et parce que «  la manière la plus sûre de gagner un match est de bien jouer  ». Une réponse aux partisans de «  la culture  de la gagne», qui ne s’intéressent qu’au résultat, quels que soient les moyens, qui consistent bien souvent à défendre et à contrer. C’est hélas une conception répandue dans le football professionnel en France  : la nécessité d’obtenir des résultats immédiats exigée par les présidents (le retour sur investissements), les entraîneurs (garder leur place) et aussi les groupes de supporters (ne mesurant la prestation de leur équipe qu’à l’aune du résultat) empêche toute conception d’un style se construisant dans la durée.
Tous ces entraîneurs cherchent à créer «  une identité de jeu  », pour imposer leur manière à l’adversaire.  Plutôt que chercher à empêcher celui-ci de jouer, ce qui, quand les deux équipes sont dans cet état d’esprit, donne des matches insipides, ennuyeux, peu gratifiants pour les joueurs comme pour les (télé)spectateurs. Le football étant un sport collectif, il s’agit pour eux de constituer les «  références collectives, cohérentes et permanentes  », un cadre de compréhension commune qui permet au joueur de décider en toute liberté de la meilleure façon de déséquilibrer le collectif adverse dans la dynamique offensive, de l’étouffer dans la récupération défensive, à l’aide des déplacements coordonnés de ses partenaires.

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C’est en fonction de ces considérations que Thierry  Guillou envisage la formation (ou la révélation) de jeunes footballeurs, dans ses diverses étapes  : la détection, l’éclosion et la promotion des jeunes talents.

Pour lui, la détection est une opération complexe car il s’agit de sentir, de voir, au-delà de ses performances immédiates, le potentiel futur des jeunes talents  : son intelligence de jeu, c’est-à-dire la faculté de comprendre une situation de jeu pour y répondre avec justesse, ce qui demande du temps à acquérir, et surtout qui n’est pas mesurable avec des données statiques de laboratoire. En clair, ne pas voir seulement ses capacités athlétiques «  pour gagner les duels  ». A ce propos l’auteur note un fait statistique révélateur  : les joueurs nés dans la première moitié d’une année sont bien plus nombreux que ceux nés dans la deuxième moitié dans les centres de formation, les pôles espoirs et les sélections régionales. Parce qu’ils sont physiquement plus forts à une période de croissance rapide (3).

Il dénonce aussi une «  déviance  » du recrutement de jeunes de 12-14 ans  : la concurrence des centres de formation, s’appuyant sur une nuée de rabatteurs, harcelant les familles à coups de surenchères financières et de promesses (tenues ou pas). Ainsi que la surpopulation des centres, dont  les filets de recrutement pêchent bien trop large  : «  Cette démarche s’avère contre-productive puisqu’elle tire inévitablement le niveau général vers le bas, nuit aux bienfaits de l’autoformation (les talents sont dispersés) et gonfle les coûts de formation des clubs…  ». Sans oublier les conséquences destructrices pour ces jeunes rejetés à qui l’on a fait briller un miroir aux alouettes.

Pour ce qui est de sa maturation, il note que les dons innés d’un jeune joueur n’existent qu’à l’état virtuel et ont besoin d’expériences  et de conditions favorables, sur le terrain bien sûr mais aussi dans son environnement, pour s’exprimer  : «  Le système de formation par son organisation et les éducateurs par leur action contribuent à «  gaspiller  » voire «  tuer  » un nombre important de talents  ». Ce que l’entraîneur doit solliciter, c’est l’intelligence du joueur, stimuler sa capacité à créer, plutôt qu’imposer des solutions toutes faites, ce qui bien sûr est plus rapide à obtenir. En cherchant dans les exercices d’entraînement à recréer les situations de jeu, où ses capacités d’analyse et d’anticipation peuvent s’exercer. Sans non plus imposer des consignes trop strictes auxquelles le joueur doit se conformer en appliquant prématurément les «  règles de grands  », mais en lui laissant la liberté, y compris de faire des erreurs _ à discuter avec lui ensuite _  : «  Le domaine tactique est un hymne à la création des joueurs et ne doit pas être un cadre inhibant le potentiel d’imagination et d’inspiration de ces derniers  ».
Et, dans les matches de compétition de l’équipe, ne pas être tourné sur le résultat de l’équipe quel qu’il soit. Ce qui malheureusement va à l’encontre bien souvent des ambitions de carrière de l’entraîneur, ou des pressions de présidents voulant absolument des titres pour les équipes de jeunes. L’auteur illustre cruellement cette déviance par des exemples précis  !

Au moment important de la promotion, T. Guillou pointe un obstacle sérieux  : les clubs qui, obnubilés par les transferts coûteux de joueurs chevronnés pour des résultats immédiats, ne laissent guère la place à l’intégration progressive des  jeunes joueurs formés au club…

Ce livre  ne donne pas de recettes (car c’est à chacun de les construire selon le contexte) mais illustre le propos par des exemples, des situations concrètes où l’intelligence du jeu peut se construire. Il s’adresse aux éducateurs de football dans les clubs professionnels, mais aussi aux amateurs soucieux de faire progresser les jeunes, pour leur faire goûter au plaisir de créer avec les autres, pour leur permettre de profiter de ce qui est un jeu. Il intéressera aussi tous les partisans d’un football humaniste, qui pensent que celui-ci est possible malgré toutes ses formes dénaturées aujourd’hui.

Loïc Bervas
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