Les problèmes de communication sont certes inévitables lorsque des personnes ne parlent pas la même langue. Loin d’être infranchissables, ces problèmes se nuancent pourtant largement dans le football… Sans compter que l’internationalisation du ballon rond ne semble ni s’accompagner d’une baisse du niveau de jeu des équipes ni appauvrir les pratiques.

 Le football, une « terra linguistics »

Il est récemment sorti une « Histoire mondiale de la France » dont le football pourrait reprendre l’antienne. Le football s’est construit et a grandi en embrassant aussi large que proche : une focale dont l’ampleur balaie depuis la géographie la plus précise jusqu’à la carte du monde. D’une part, le football s’est fortement réalisé dans l’opposition d’équipes associées à une situation géographique -plus ou moins étendue. Il s’est d’autre part développé dans la constante réciprocité entre le lieu d’ici et le voyage ailleurs (le voyageur !).

Se prêtant à la rencontre et se situant à une échelle internationale, le football est affaire de langues, au pluriel.

D’aucuns mettent en avant une langue commune, la langue de bois ! Elle est utilisée dans une logique de self-control pour éviter les buzz négatifs, les retours de bâton, l’expression de bêtises ou, dit autrement, rester « tranquille » et concentré sur l’essentiel : le jeu de ballon (et sans ballon !).

D’autres identifient la langue comme l’autre membre actif du football, un « versant bavard du foot » pour reprendre une expression de France Culture1 qui précisait dans une pastille radiophonique : « Il est sensible[que le football] se pratique également avec la plume et ce muscle logé dans la cavité buccale qu’il n’est nul besoin de doper pour lui donner toute sa vélocité : la langue ».

Sans nul doute, les terrains de football2 sont aujourd’hui cosmopolites. Au début du XXème siècle dans l’internationalisme en marche et la création de compétitions entre nations3, hier avec le recrutement ciblé d’étrangers aussi rares qu’iconiques par des clubs professionnels4, aujourd’hui plus que jamais, 22 ans après l’arrêt Bosman !

« La boite de Pandore a déployé ses ailes » en même temps qu’un footballeur belge s’est taillé un costume international par la case juridique. L’arrêt Bosman, rendu en décembre 1995, a consacré l’œuvre ouverte par des génies épars et émigrés. Loin du Manchester United converti au français par Cantona ou du Barça batave de Cruyff, l’élite de la Champions League et des championnats nationaux du XXIème siècle bien engagé compose avec des effectifs cosmopolites qui posent tout l’enjeu : la richesse de nationalités et de langues altère-t-elle la qualité du travail d’une équipe ou la qualité d’un match ?

Terrain linguistique à plus d’un terme, le football professionnel trouve un exemple particulièrement parlant de son temps avec les débuts du PSG version Qatar : un président du Moyen-Orient, un directeur sportif brésilien faisant ses « courses » dans le Calcio, un entraîneur italien aux assistants anglais et français, un leader de jeu suédois venu d’ex-Yougoslavie et conversant volontiers dans la langue de Dante avec ses compères de Cordoba en Argentine (Pastore), Rio au Brésil (Thiago Silva) ou Pescara en Italie (Veratti) !

 

La multiplication des langues, un tacle pour le football ?

Les difficultés de communication sont susceptibles de se manifester à de multiples niveaux quand un club comprend des personnes qui parlent différentes langues. Comment l’entraîneur se fait-il comprendre des joueurs, de ses dirigeants ? Comment les joueurs se comprennent-ils entre eux ? Comment communiquent-ils avec les supporters ? Avec le reste du staff du club ? Et dans la vie quotidienne ? Autant de questions qui se posent avant ou après le match, sur le terrain ou ses abords, au sein du club ou dans la vie de tous les jours : la langue est en mesure de dresser des barrières au jeu à 360° !

Elle peut freiner le travail d’un coach, qui a besoin de faire comprendre ses messages et consignes aussi bien dans le « temps long » de la mise en place tactique que dans l’instantané du match, dans les moments collectifs comme dans l’échange en tête à tête. La gestion humaine de l’effectif appelle à trouver les bons mots, à être clair, au risque qu’un ou des joueur(s) se décourage(nt), se trompe(nt) de positionnements…

Elle peut gêner l’interpellation entre joueurs sur le terrain pour se couvrir ou se trouver, limiter à sa portion congrue l’échange entre des coéquipiers de retour au vestiaire ou lors des regroupements entre les matchs. Une équipe a besoin de cohésion, de liens et d’expériences communes qui ne peuvent pas se réduire à des tapes amicales et des sourires sans qu’en pâtissent les rapports entre joueurs et la force collective.

Un joueur épanoui a encore sans doute nécessité à se sentir bien dans son environnement. Capable de solliciter et de comprendre les sollicitations de son employeur, apte à discuter avec son environnement professionnel, qu’il consiste dans la relation aux médias ou aux supporters, en situation d’autonomie au quotidien, quand les coéquipiers ou les traducteurs ne sont plus là pour aider à acheter une baguette de pain ou discuter avec un enseignant de la scolarité des enfants. La qualité de vie dépend sans contexte de l’intégration dans un quotidien, dans la vie locale.

L’appel à un traducteur est monnaie courante mais, si bon et précis soit ce dernier, l’effet d’entraînement que peut viser un entraineur via sa causerie en sera par exemple amoindri. Et c’est peu dire que les écarts de langue ont toute chance de multiplier les incompréhensions, quand bien même chacun fait l’effort de tendre à parler la même langue, à l’image du remplacement de Verratti par Emery en début de saison, qui avait cristallisé une polémique sur l’intégration de l’entraîneur espagnol dans l’équipe parisienne alors qu’il s’agissait de méprises linguistiques entre coach, staff et joueur.

L’exemple parisien résonne comme une contemporaine incarnation de la Tour de Babel, avec au moins deux différences : si les personnes qui composent l’effectif du PSG ont des langues maternelles différentes, comme les bâtisseurs de Babel se retrouvent à ne plus savoir parler une même langue, ces derniers subissent une action divine que les décideurs parisiens ont délibérément visé, recrutant des joueurs d’ailleurs souvent polyglottes. S’il est nécessaire de se comprendre pour réaliser de grandes choses, faut-il parler une seule langue ?

 

 

Jouer au football : faire des pieds et des langues

Autant les difficultés posées par la présence de plusieurs langues sont évidentes, autant elles semblent poser des problèmes tout relatifs et surmontés.

Là où l’on craint que le coach ne sache faire passer ses messages, qu’il galvanise moins les équipiers ou que tout ce petit monde s’emmêle les pinceaux, il s’avère que les mots ont leur part d’importance qui n’est pas exclusive et que des stratégies de contournement se mettent en place, qui peuvent d’ailleurs avoir leur propre intérêt. Il est notable que pendant un match, les joueurs sont sensibles à l’attitude de leur entraîneur, qu’il dégage du flegme ou véhicule de l’énergie, quand l’exactitude des consignes se perd dans le bruit du stade ou attendra dans tous les cas la mi-temps et le vestiaire. Entre coaches et joueurs, la relation se fixe certes dans l’échange, mais l’enjeu se veut moins littéraire ou philosophique qu’efficace : les consignes peuvent être brèves, le vocabulaire concentré pour suffire aux besoins de compréhension liés à l’exécution d’une tâche en particulier, l’organisation se fier et s’appuyer sur l’expérience et les compétences des personnes. Sans compter l’ensemble des ressources possibles, ne serait-ce qu’en termes de formation, et qui peuvent se mettre en branle y compris de manière informelle… par exemple qu’un joueur traduise pour un autre, et servir justement par là-même des logiques de solidarité et d’échanges ! Ou, plus simplement, l’usage d’une langue connue du plus grand nombre, autour de laquelle un socle de langage commun peut se construire. Pour tirer toujours l’exemple du PSG de QSI, ça n’est pas en français que les premières équipes ont tissé leurs liens, mais en anglais ou en italien (autour de Paul Clément et de Claude Makélélé, les adjoints d’Ancelotti ainsi qu’autour des joueurs recrutés dans le Calcio).

Le football avare de ses mots ? Ce qui est vrai des coaches aux joueurs ne l’est pas moins entre ces derniers. Les interpellations sur le terrain s’accordent avec un ensemble réduit de mots ou de phrases clés. Si Messi vient dans la zone d’un joueur, ballon aux pieds ou pas, cela ne commande pas une réunion de travail entre coéquipiers !

Pendant un match, le foot se crierait plus qu’il ne se parle ? L’échange tient surtout à des véhicules autres que la seule langue. Il apparaît ainsi que les associations les plus efficaces fonctionnent « les yeux fermés », sans grand ou beau discours. Bernard Casoni, ni esthète ni poète, expliquait à So Foot dans un article sur le sujet5 : « Quand deux personnes sentent le football, ce n’est pas compliqué de se comprendre. À l’OM, Chris Waddle ne parlait pas le français, Carlos Mozer non plus, et ça ne nous empêchait pas de communiquer. On apprend à se connaître, puis on anticipe la réaction de l’autre sur le terrain. Le football, c’est un langage universel ». Comprendre : un bon footballeur n’est pas d’abord quelqu’un qui parle telle ou telle langue, quand bien même la langue est indispensable à l’échange et à la construction des liens entre les gens.

C’est en outre peu dire que parler la même langue ne suffit pas à créer du dialogue là où les têtes s’opposent : qu’ils aient parlé en français ou en gaga6, les joueurs stéphanois n’ont pas réussi à surmonter la haine exprimée par les groupes de fans Verts à l’encontre d’Anthony Mounier. Celui-ci s’en est allé cultiver son italien, une corde de plus à son arc. La situation des effectifs à plusieurs langues comporte en effet des apports pour les personnes, a fortiori pour les clubs dont les résultats et le niveau de jeu sont loin de faiblir ou s’appauvrir.

 

 

Bagages linguistiques et armoires à trophées

Les carrières des joueurs d’aujourd’hui sont souvent comparées à celles de leurs aînés sous l’angle des rémunérations : Raymond Kopa et Zinedine Zidane ne se sont pas financièrement enrichis dans les mêmes proportions en jouant tous les deux pour un Real Madrid royal en Europe (et Zidane ferait presque figure de François d’Assise comparé à Cristiano !)  A tout le moins, ils auront vécu l’un comme l’autre une expérience personnelle inoubliable, apprenant une autre langue et vivant / côtoyant d’autres cultures.

En laissant de côté la dimension pécuniaire, il est remarquable de constater que l’expérience unique du voyage et de la vie à l’étranger dans le football professionnel s’est fortement « démocratisée » tout en gagnant en variété. Elle n’est plus l’apanage des Ballons d’Or et peut connaître des trajectoires à travers de multiples pays européens voire à l’international, en Chine, au Mexique, au Moyen-Orient, etc.

Le terme « démocratisé » est choisi : si les clubs européens ne sont plus réservés à ceux qui pratiquent un « football supérieur »7, l’expatriation professionnelle n’est pas davantage destinée aux footballeurs présentant des facilités ou polyglottes de naissance qu’à ceux qui ont les pieds agiles et la langue carrée !

Le tout-venant de France s’est allègrement moqué (plus ou moins gentiment) du français de Ribéry… mais parmi ceux qui le moquent, combien parlent couramment la langue de Goethe, bien connue pour être aisément appris par les petits élèves tricolores ? Ribéry qui parle allemand, c’est, indépendamment de ce qui se passe sur un terrain de football, une personne qui a dû surmonter la peur du ridicule et les découragements de l’apprentissage, une personne qui compte un talent de plus à son compteur !

Le football est un argument terrible pour les professeurs de langue vivante étrangère des établissements scolaires français ! Caricaturés plus souvent qu’à leur tour en idiots, les footballeurs qui ne présentent pas de fait les cursus de formation initiale les plus aboutis, apprennent et parlent des langues étrangères. Mieux, ils font carrière avec, et des carrières d’élite !

Privilège de l’expérience, les entraineurs présentent à ce titre des bagages encore plus imposants. José Mourinho parlerait cinq langues, Pep Guardiola six et aurait appris l’allemand avant son passage en Bavière où, s’il peine à apprendre l’allemand, Ancelotti est rompu, excusez du peu, outre l’italien, à l’espagnol et au français…

Autant d’entraineurs qui, au-delà de leur pedigree personnel, sont passés par des clubs victorieux dans les compétitions domestiques et internationales et qui, à preuve du contraire, s’appuient sur des effectifs susceptibles de parler plusieurs langues tout autant qu’ils développent des options tactiques radicalement différentes.

La belle voie/x du football

S’il est clair que le football ne peut pas se passer de communication, celle-ci ne s’appuie pas exclusivement sur la pratique d’une langue commune, bien qu’une langue commune facilite la communication.

La langue commune d’une équipe du championnat de France n’est pas idéalement le français, mais relève davantage des savoirs linguistiques à disposition dans l’équipe. Dans tous les cas, les joueurs peuvent s’entendre et faire de belles et bonnes prestations sans parler la même langue. Nombre de stratagèmes et de pratiques permettent de passer haut la main l’obstacle des langues, qui n’en est pas un bien longtemps : formation, traduction, coopération, efficacité linguistique…

Côté efficacité, le football ne se porte pas plus mal à ce que les équipes mélangent les langues. Les équipes qui parlent plusieurs langues peuvent progresser, avoir de bons résultats et faire progresser la pratique du football.

Plus encore, les joueurs qui se retrouvent dans la situation de parler d’autres langues progressent aussi au niveau personnel, avec _ pourquoi pas ? _  des effets positifs sur leur carrière.

Les stratégies de communication mises en place sont au service d’un résultat : qu’il s’agisse de pratiquer un bon football (ou du beau jeu) et / ou de gagner un match.

La qualité du travail d’un joueur, d’une équipe ou d’un match tient ainsi moins à la question linguistique qu’aux intentions, compétences et dynamiques en place. S’il est un risque couru, c’est celui de parties prenantes qui s’éloigneraient, pour diverses raisons, de la finalité du jeu, de bien jouer et / ou de gagner.

Sous l’angle de l’expérience du football, il apparaît que les clauses dites Molière (paix à son œuvre !), si elles portent réellement sur la recherche de sécurité sur les chantiers, sont des faux nez, plus à même de nourrir la crainte des langues étrangères et de l’autre que de garantir le bon déroulement desdits chantiers. C’est d’autant plus dommageable que la rencontre des langues, et le football en est une concrétisation, est une précieuse ouverture à l’autre et à soi, ce dont l’homme n’a jamais pu se passer sans rabougrir sa nature et noircir son histoire.

Foot : le jeu est (aussi) dans la langue, émission de France culture du 6 juillet 2016.

2 En l’occurrence, nous nous concentrons sur ceux du football professionnel.

3A ce propos, lire L’histoire de la Coupe du monde par François Thébaud sur le site !

4 C’est Curkovic, Piazza ou Keita à Saint-Etienne, Magnusson, Skoblar ou Waddle à l’OM, etc.

5http://www.sofoot.com/un-entraineur-doit-il-parler-la-langue-de-ses-joueurs-219203.html

6Le gaga est le patois de la région stéphanoise.

7 En référence aux études supérieures visées par le programme Erasmus !