Le « beau jeu » est souvent perçu par les observateurs non avertis ou les techniciens sans idées de jeu vraiment claires comme inefficace, utopique et poétique. Autant de qualificatifs qui relèguent le « beau jeu » au statut de « romantisme ». Or il ne faut pas systématiquement opposer « efficacité » et « beauté » car la manière la plus sûre de gagner un match reste de bien jouer !

Le football n’est pas uniquement quantifiable par le résultat brut d’une rencontre ; la qualité du jeu est tout aussi importante que le score d’un match et bien plus instructive. Le football pullule de résultats dépourvus de toutes significations une fois placé dans le contexte du « jeu ». Il s’avère donc plus raisonnable d’appréhender le football non pas sous l’angle de la victoire ou de la défaite mais sous l’angle du « jeu ». Vicente Del Bosque, sélectionneur de l’Espagne, raconte son expérience lors de la Coupe du Monde 2010 : « on peut tout faire bien. Bien se préparer, bien jouer, bien défendre, bien attaquer et ne pas en mettre une dedans ! […] Contre la Suisse à la Coupe du monde, on a, à mon avis, tout fait bien, mais on a perdu ! Ils ne nous ont pas inquiétés mais ils ont gagné ! Tout ce qu’on avait fait ne valait donc plus rien ? On avait fait le jeu, on avait entrepris, on dirigeait le match et pourtant on a perdu ! Alors, est-ce que j’ai eu tort ? Non, je ne crois pas. On avait fait des qualifications parfaites, on avait un groupe de joueurs excellents, et on perd d’entrée. Je crois au contraire qu’il ne fallait pas penser qu’on avait tort. On a continué de la même façon et on a gagné. On a fini par avoir raison, non ?».

La notion de « beau jeu » est difficile à définir car étant subjective, elle ne peut faire l’unanimité. L’approche philosophique veut que le « beau » ne touche pas toutes les personnes ; certaines ne voient pas la beauté, d’autres ne l’apprécient pas. Pour tenter de définir ce qu’est le « beau football », on peut toutefois trouver des dénominateurs communs (ou caractéristiques constantes) entre la Hollande de 1974, le Brésil de 82-86, le FC Nantes 94-95, le FC Barcelone 2008-2012 et l’Espagne de 2008-2010, équipes séduisantes au football marquant durablement les spectateurs. Ces équipes ont proposé un football offensif basé sur la recherche collective du déséquilibre de l’équipe adverse par une circulation rapide du ballon, par un nombre important de une-deux et de dédoublements,par la création d’espaces libres, mais aussi grâce au talent individuel de joueurs utilisant, tout en finesse, l’art de la feinte et du dribble (ex : Cruyff, Zico, Socrates, N’Doram, Iniesta, Messi). L’inspiration collective prévalant néanmoins toujours sur l’individualisme. L’idée forte résidait non pas dans la recherche du gain des duels physiques, mais bien dans leurs évitements par un jeu de passes, de contre-pieds et de ruses qui anticipe le comportement de l’opposition adverse. Une seule touche de balle suffisait aux joueurs pour échapper à l’affrontement ! Soigner chaque passe, chaque intention, chaque geste pour que le jeu soit le plus construit possible, le plus déstabilisant possible et donc le plus efficace possible, telle était l’ambition de jeu qui prédominait.

Ces « dream teams » ne se sont jamais contentées de subir le jeu ni même de réaliser de simples transmissions de balle entre partenaires. Elles se sont évertuées à élaborer des passes courtes et rapides qui attirent, perturbent, surprennent, éliminent les adversaires et créent de nouvelles situations propices à l’offensive du but adverse. Non seulement ces équipes avaient la mainmise sur la possession du ballon, avec la capacité exceptionnelle de le conserver au-delà de la ligne médiane lors d’attaques placées (ex : FC Barcelone 2008-2012), mais cette possession n’était pas stérile puisque les joueurs manœuvraient merveilleusement leurs adversaires pour chercher à progresser et trouver l’ouverture. Il n’y avait pas de passes latérales superflues dès lors que la possibilité de jouer verticalement se présentait (ex : FC Nantes 94/95). Les joueurs faisaient partie d’un collectif où le mouvement, la disponibilité, le démarquage, les fausses pistes, les changements de rythme étaient les maîtres mots. La multiplicité des choix offerts au porteur de balle rendait ces équipes imprévisibles et créatives, la justesse des choix de jeu des joueurs les rendait efficaces ! Les relations entre les joueurs s’avéraient aussi illisibles qu’indécodables pour l’adversaire car il y avait un souci constant de « cacher » ses intentions, d’effectuer des passes allant dans le sens inverse des déplacements de l’équipe adverse (ex : Socrates, Pedros, Iniesta, Xavi), d’élever le contre-pied au rang d’art. L’invention était présente à tous les niveaux, d’abord collective puis individuelle.

Nous pouvions également observer une volonté indéfectible des joueurs d’accompagner et de soutenir toutes les attaques au risque de se déséquilibrer. L’état d’esprit était collectif et offensif, les joueurs aimaient jouer les uns pour les autres ! Le jeu de ces grandes équipes se situe aux antipodes d’un jeu préprogrammé ou stéréotypé, il se traduit par une harmonie collective qui sollicite l’intelligence, la réflexion et la patience.

Les entraîneurs et les joueurs de ces grandes équipes étaient imprégnés d’une même philosophie, celle qui consiste à penser que seul le football construit et intelligent est sur le long terme le football qui gagne. Les propos d’Arsène Wenger résument cette vision des choses :« lors de toute ma carrière d’entraîneur, je me suis constamment fondé sur l’axiome suivant : l’enfant vient au football pour le plaisir du jeu, pour l’amour du ballon. Vous ne pouvez pas connaître de revers durables si vous vous souvenez de la motivation première de vos joueurs ».

1) Paroles de Vincente Del Bosque (p.56) in Secrets de coachs - D. Riolo et C. Paillet (ed. Hugo et Cie 2012)

2) Arsenal Wenger: the coach (p.218)- X. Rivoire (Mango sport 2006)