En marge de la confrontation entre le Bayern de Munich et le F.C. Barcelone en demi-finale de la Ligue des Champions, c’est-à-dire entre les deux grandes équipes qui prônent un jeu de possession, et d’une manière fidèle à l’esprit d’un jeu collectif prôné par le Miroir du football, il peut être intéressant de se demander pourquoi, en football, il vaut mieux avoir le ballon que ne pas l’avoir. Il me semble en effet que bien plus qu’une conception subjective du jeu, défendre le jeu basé sur la possession du ballon et le redoublement des passes courtes peut s’avérer être la solution la plus efficace, en plus d’être esthétique, pour équilibrer son équipe.
Cette conception du jeu, nous pouvons la résumer par ces quelques principes  :
-identité de jeu supérieure à tout enjeu  ;
-conception collective du football
-redoublement de passes courtes pour progresser et déséquilibrer l’adversaire
-mouvements en une touche de balle
-récupération collective du ballon.

Cette conception du jeu est exprimée de la meilleure des manières par les équipes que dirige Josep Guardiola. Mais, en plus d’exprimer à merveille ces principes, il me semble que Guardiola a permis à cette conception du jeu d’acquérir une efficacité jamais observée auparavant. Bien sûr, certains diront que sans l’immense qualité des joueurs dont Guardiola dispose, rien n’aurait été possible. Je pense toutefois que cette efficacité a été acquise grâce à un travail qu’a réalisé Guardiola sur l’équilibre et que la «  révolution Guardiola  » est d’avoir conçu l’équilibre d’une équipe non plus sans le ballon mais avec le ballon. C’est précisément cela que je tenterai de montrer ici.

Nous pouvons tout d’abord rappeler que la notion d’équilibre a elle-même été développée par Arrigo Sacchi et ses successeurs au Milan AC (Capello ou Ancelotti). Celui-ci, s’appuyant sur un 4-4-2 à plat, a créé la défense de zone de sorte à équilibrer son équipe par rapport à l’axe ballon-but. Dans ce cadre, tous les joueurs doivent se couvrir mutuellement et former un bloc le plus compact possible. Si la défense de zone permet de penser l’organisation défensive (et plus généralement, le jeu) de manière collective, elle pense toutefois l’équilibre de l’équipe sans le ballon. C’est en étant compacte qu’une équipe serait équilibrée. D’où la maxime souvent répétée par la majorité des entraîneurs et éducateurs  : «  sans le ballon, on est équilibré, avec, on se désorganise intelligemment  ». C’est ici qu’intervient précisément l’originalité du système Guardiola  : reprendre le jeu de possession cher à Johann Cruyff en lui ajoutant l’équilibre milanais. Guardiola, en ce sens est non seulement révolutionnaire mais aussi original  : parmi les entraîneurs prônant un jeu collectif, il me semble qu’il est le seul – avec Del Bosque – à équilibrer son équipe avant tout par la possession de balle.

Bien sûr, il serait erroné d’affirmer que Sacchi ne cherchait pas à équilibrer son équipe à travers la possession du ballon. Christian Gourcuff affirme à ce propos que c’est un des traits caractéristiques de la méthode Sacchi  : «  Sacchi avait […] innové en instaurant une approche avant tout collective dans la circulation du ballon. Cela permettait dans la phase offensive de maintenir un bloc court et de réduire les espaces à partir d’une circulation courte et vive. L’idée était de toujours maintenir le contact entre les lignes  ». Cependant, ce qui rend véritablement compacte une équipe, pour Sacchi, c’est l’organisation sans le ballon, ici, le pressing  : «  nous avions la possession du ballon et la supériorité numérique donc énormément de possibilités. Quand nous n’avions pas le ballon, nous étions aussi en supériorité numérique dans le camp où se trouvait la balle […]. Le pressing t’aide à être compact. Si tu ne presses pas, rien ne sert d’être compact  ». Surtout, Sacchi ne pense l’équilibre que dans l’accord entre le moment où l’équipe défend et le moment où elle attaque  : «  la tactique, j’appelle ça le jeu. Tu dois avoir un jeu. Le jeu doit être leader. Et le jeu doit te permettre d’avoir un équilibre entre ta phase défensive et ta phase d’attaque  ». On voit donc que pour Sacchi, si la possession du ballon permet bien de favoriser l’équilibre de l’équipe, ce n’est pas elle qui le garantit.

La révolution Guardiola, précisément, réside dans cette nuance  : plus on a le ballon, plus on est équilibré. On reproche souvent à Guardiola d’ériger la possession en dogme. C’est un faux reproche en ceci que si la possession est si importante pour Guardiola, c’est parce qu’il estime que sans le ballon, son équipe est déséquilibrée, et a donc moins de chance de l’emporter. L’animation offensive des équipes entraînées par Guardiola se caractérise tout d’abord par une sortie collective du ballon, et ce, depuis le gardien et les défenseurs centraux. Cette sortie du ballon permet en fait au bloc de se déplacer de manière compacte. Comme le dit Marti Perarnau dans Herr Pep, «  il s’agit de faire un voyage ensemble. Le commencement d’une action s’avère décisif pour son développement ultérieur  ; du coup, il est nécessaire de relancer court avec propreté et clarté, grâce à une série de passes qui permettent aux joueurs de s’étendre sur tout le terrain de la manière souhaitée. Le ballon organise. La succession de passes avec intention […] organise l’équipe, la situe dans des bonnes positions et ce, de manière groupée, afin qu’elle puisse attaquer et récupérer le ballon sans trop d’efforts en cas de perte  ». Il faut donc comprendre que si une équipe redouble les passes courtes, alors, ses joueurs, tout en occupant parfaitement la largeur et en agrandissant l’espace de jeu pour se donner plus d’espace et de temps, le porteur de balle a à sa disposition plusieurs solutions de passes courtes, ce qui permet aux joueurs d’être proches les uns des autres, et donc, par extension, à l’équipe d’être équilibrée en se maintenant compacte. Mais si l’équipe est tellement équilibrée, c’est que la possession de balle permet à l’équipe de récupérer plus facilement le ballon en cas de perte, donc  plus les joueurs seront proches les uns des autres en possession du ballon, plus la densité autour de la zone de perte sera importante et plus la récupération sera favorisée. En d’autres termes, il s’agit pour l’entraîneur de s’assurer que le porteur de balle a plusieurs solutions en soutien pour qu’en cas de perte, le joueur le plus proche de la perte de balle puisse rapidement cadrer le porteur de balle adverse, afin que les coéquipiers qui le couvrent coupent les lignes de passes et qu’une récupération rapide soit possible. Guardiola tient ainsi, que son équipe fasse un maximum de passes possibles (Perarnau affirme qu’il en souhaite au moins quinze) pour être équilibrée et ensuite attaquer, l’attaque n’étant selon lui possible – dans la mesure où son équipe sera équilibrée – qu’après cette organisation par la possession  : «  [il faut] réussir, à travers les quinze passes préparatoires, que les joueurs soient très proches de l’endroit de la perte de balle et cherchent à la récupérer immédiatement  ; en pressant le premier adversaire en possession du ballon  ». Il est ainsi intéressant de comprendre que ce qu’on appelle la phase de préparation est ainsi le moment où l’équipe s’équilibre, où l’équipe s’organise. Il est ainsi décisif de comprendre qu’il faut prendre soin du ballon, accorder une importance particulière au moment de la possession du ballon car c’est à ce moment qu’une équipe s’organise, s’équilibre, bien plus qu’au moment où elle tente de le récupérer. Bien sûr, en retour, plus le pressing est dense, plus les joueurs sont proches les uns des autres au moment de la récupération du ballon, plus le joueur qui récupère le ballon aura de solutions courtes, donc faciles, pour sortir de la zone de densité et chercher l’espace libre. En d’autres termes, c’est en maîtrisant bien les distances entre les joueurs et les lignes, en dominant les règles de cadrage et de couverture qu’une équipe peut ensuite garder le ballon le plus longtemps possible. Le tour de force de Guardiola, il me semble, est ainsi de donner à ses équipes les moyens de créer cette densité à partir de la possession du ballon. Cette densité à partir de la possession du ballon est permise, selon moi, par la supériorité au milieu du terrain visible dans toutes les équipes de Guardiola. La multiplicité de jeu en triangles permet ainsi de toujours chercher le troisième homme, qui donnera précisément la supériorité sur l’adversaire. A ce titre, il me semble qu’on peut noter deux étapes majeures dans l’évolution tactique des équipes de Guardiola. La première a été permise par l’utilisation, lors de son passage au F.C. Barcelone, du «  faux numéro neuf  », c’est-à-dire d’un attaquant (Messi et/ou Fàbregas) qui décroche et vient jouer comme un milieu de terrain supplémentaire, de sorte à créer une supériorité au milieu du terrain avec la présence d’au moins quatre joueurs  : les trois milieux de terrain plus le «  faux neuf  ». La seconde étape, visible actuellement au Bayern de Munich, est peut-être plus frappante encore, quoique moins commentée dans la presse. Classiquement, on demande aux arrières latéraux de «  coller  » la ligne de touche de sorte à agrandir l’espace de jeu au maximum. Le Bayern de Guardiola se distingue précisément par la présence au milieu du terrain de ses arrières latéraux, de sorte à créer un milieu de terrain à cinq hommes  : les trois milieux plus les deux latéraux. On peut distinguer trois raisons pour lesquelles les latéraux se situent à l’intérieur du jeu et non plus sur les couloirs  : cela permet d’abord à l’ailier d’être à l’extérieur du jeu et de pouvoir jouer des un-contre-un, cela permet ensuite de créer une supériorité au milieu du terrain, et enfin de presser plus rapidement l’adversaire en cas de perte de balle, puisque la densité sera accrue. Ce sont alors aux deux défenseurs centraux et à l’attaquant de pointe d’agrandir l’espace de jeu dans la profondeur et aux deux ailiers de l’agrandir dans la largeur, afin que les joueurs axiaux puisse combiner au milieu de terrain et organiser l’équipe ainsi.

Une équipe, bien sûr, se façonne à l’entraînement et ce que nous, spectateurs, voyons en match, n’est que le reflet du travail à l’entraînement et des exercices proposés. Il est alors intéressant de noter que les jeux proposés aux entraînements par Guardiola favorisent justement cette approche du jeu. Les toros, présents au début de chaque séance, permettent ainsi de travailler l’orientation du corps et la création de jeu en triangle, nécessaires à toute bonne circulation du ballon. Les jeux de position et de conservation approfondissent pour leur part la création d’une supériorité et la création d’espaces favorisant la possession du ballon. Si l’entraînement n’est pas ici notre propos, il convenait toutefois de rappeler que c’est véritablement à l’entraînement, par des séances d’entraînement appropriées, que le jeu d’une équipe se façonne, plutôt que par des discours ou des consignes.

Le jeu, à ce titre, comme l’a dit Reynald Denoueix, est «  le plaisir de se comprendre  ». Le jeu, en d’autres termes, serait ainsi cette recherche permanente du collectif, tant dans l’organisation défensive que dans l’animation offensive. Plus encore, cette recherche de la compréhension commune est censée être accompagnée d’un certain plaisir. Ce plaisir est alors le plaisir d’échanger le ballon rapidement, à plusieurs, mais aussi d’organiser un pressing collectif dès la perte de ballon, surtout que l’un favorise l’autre. Le jeu, donc, plus encore, c’est cette cohérence recherchée entre la phase offensive et la phase défensive, l’une et l’autre étant parfaitement liées. Penser l’équilibre et la défense à partir de la possession du ballon, ce serait ainsi la façon de lier l’efficacité et le plaisir en football.