Just Fontaine, une carrière fulgurante, une tragédie du sport

par François Thébaud

image (1)

Le roi des buteurs de la dernière Coupe du monde – et même de toutes les Coupes du monde, puisque son actif total de 13 buts n’a

jamais été atteint – vit sa sélection pour la Suède fort discutée en raison de la médiocrité de ses débuts internationaux (notamment ses matches contre la Hongrie).

Paul Nicolas et Albert Batteux eurent raison de lui faire confiance et de beaucoup attendre d’un homme qui dans le championnat de France avec Reims avait démontré avec éclat ses possibilités de réalisateur.

 

En la personne de Kopa, Fontaine trouva le constructeur capable de créer les occasions de tir qu’il espérait.

Au fil des matches en Suède, il démontra que nul mieux que lui n’était capable d’exploiter avec succès les bonnes ouvertures.

Le but égalisateur marqué contre le Brésil en demi-finale fut le plus brillant exemple de la collaboration entre deux hommes aux qualités si parfaitement complémentaires.

Il fallait être Kopa pour créer par un dribble ahurissant et une feinte de passe, un “trou” au centre de la défense brésilienne.

Mais il fallait être Fontaine pour partir à la fraction de seconde opportune, dribbler Gilmar et parvenir à redresser la balle et à l’expédier dans les filts malgré un angle très fermé.

 

image (2)Fontaine a-t-il eu tort de ne pas profiter du prestige acquis en Suède pour assurer son avenir matériel dans les rangs de l’Espanol de Barcelone ?

C’est une affaire personnelle qui ne concerne que Fontaine lui-même.

En tout cas on peut croire que sans sa rentrée à l’occasion de la 2è manche du match Standard de Liège-Reims, le club champenois eût été condamné à un avenir sans gloire. Fontaine, qui n’a pas été épargné par la malchance depuis le début de la saison, a-t-il recouvré toute sa confiance en signant les deux buts qui ont sauvé son club ?

De la réponse à cette question dépendra sans doute pour une bonne part l’évolution d’une carrière sportive marquée par les contradictions les plus inattendues.

Hors du stade, “Justo”, marié et ami de la race féline, montre dans la conversation une solide personnalité. Derrière un penchant marqué pour la plaisanterie à froid, il cache une sensibilité et une franchise fort sympathiques.

Miroir du Football, numéro N°2, Spécial “Etoiles mondiales”, 2 mars 1959

Pour que les vies de footballeurs ne se terminent plus à 29 ans

par François Thébaud

image (3)Les yeux de Fontaine sont pleins de larmes contenues. Des larmes de souffrance, des larmes de déception, des larmes de rage contre l’adversité qui s’acharne. Une terrible lucidité aussi. En ce premier jour de l’année 1961, il croyait avoir gagné la dure partie qu’il livrait depuis des mois pour recouvrer l’usage de sa jambe gauche affectée d’une double fracture. Deux semaines plus tôt, il avait même fait contre la Bulgarie une victorieuse rentrée internationale, et ce match contre Limoges dans le cadre familier du stade Auguste Delaune semblait devoir être sans histoire.

Soudain, sans raison apparente, sans subir le moindre choc, il s’est effondré de manière si dramatique que Roger Piantoni, le joueur le plus proche, a hurlé pour réclamer l’intervention des brancardiers.

Aux vestiaires où l’on emporte Fontaine, le visage tordu par la douleur, le diagnostic est catégorique : les os mal ressoudés du tibia et du péroné viennent de céder.

Tout est à refaire : intervention chirurgicale, rééducation douloureuse et longue. Quelques mois plus tard pourtant, Fontaine rechausse les crampons, enfile le maillot rouge à manches blanches de Reims, rejoue en championnat Cette fois les cals sont solides, mais la cheville ankylosée par une trop longue inaction ne lui permet plus les gestes qu’il effectuait jadis avec aisance. Fontaine s’obstine avec une farouche volonté. Chirurgiens et masseurs interviennent à nouveau.

 

image (4)Sans résultat. Peu à peu le découragement le gagne. Il n’a guère d’espoir lorsqu’il entreprend, sur les instances de ses amis, ce qu’il considère comme sa dernière expérience : la tournée rémoise en Amérique latine.
Le test est malheureusement concluant. Avant même de toucher l’aéroport d’Orly, où quatre ans plus tôt -presque jour pour jour- il débarquait en triomphateur de l’avion de Stockholm, il a annoncé sa décision : pour lui, le football, c’est fini.

Le football, c’était ma vie, nous déclarait-il il y a quelques jours.

A 29 ans, on ne dit pas adieu à sa vie sans un effroyable déchirement. Même si une assurance garantit la possibilité matérielle d’un nouveau départ dans l’existence, même si on a, comme on dit, d’autres cordes à son arc, même si l’on peut compter sur le soutien moral d’une épouse aimante et compréhensive.

Et ceux qui ont été les admirateurs, les chantres, les dirigeants, les entraîneurs, les coéquipiers de Fontaine n’ont accompli qu’une maigre partie de leur devoir d’homme, lorsqu’ils se
Contentent d’incriminer la malchance et de formuler des regrets sincères.

Il faut aller plus loin.

image (5)Et d’abord lever le voile “pudique” que l’on a voulu baisser sur “l’accident” qui a mis un terme prématuré à la carrière de Fontaine. Ce n’est pas le 1er janvier 1961 que cette carrière a été brisée.

C’est le 20 mars 1960 au stade Bonal de Sochaux, lorsque le recordman des buteurs des sept Coupes du monde disputées à ce jour, reçut au milieu de sa jambe gauche le choc des crampons de l’ailier adverse Sékou Touré.
Sékou a-t-il volontairement cassé la jambe de Fontaine ? Nous hésitons à croire qu’il existe des footballeurs – même parmi les adeptes les plus déterminés de la manière forte- capables d’infliger de sang-froid une aussi terrible blessure à un adversaire. Et Sékou, joueur impulsif, n’est pas de ceux qui préméditent un forfait.

Ce fut l’opinion de l’arbitre, M. Schwinte, qui après avoir fait évacuer le blessé, laissa la partie se poursuivre, sans infliger un avertissement à l’auteur de l’accident… qui s’empressa d’exploiter l’avantage numérique acquis par son équipe pour marquer un but. La conscience tranquille, le referee (qui devait représenter au Mundial 1962, au Chili, l’arbitrage français) put même certifier sur son rapport que la double fracture subie par Fontaine était le résultat d’un choc tibia contre tibia, alors que les marques des crampons étaient incrustées dans la chair de la victime.
Mais pourquoi M. Schwinte aurait-il eu plus de scrupules à liquider d’un trait de plume les conséquences de cet accident que le monde du football presque tout entier, qui s’est contenté de le déplorer ?
Car le monde du football presque tout entier a admis -et continue d’admettre- qu’un joueur qui brise la jambe d’un autre joueur, et souvent sa carrière, n’encourt aucune sanction. Notre intention n’est pas de faire avec deux années de retard le procès de Sékou, mais celui des gens qui ont permis, par leur coupable indifférence, que Sékou soit proclamé premier buteur du championnat 1962 au moment même où celui qui fut sa victime devait se résigner à abandonner le football. Une coïncidence aussi remarquable aurait dû éclairer au moins ceux qui se targuent de guider l’opinion. La mesure de leur inconscience fut donnée par un hebdomadaire spécialisé qui, dans la page même où il consacrait à la retraite de Fontaine le “hélas” de rigueur, chantait sans la moindre gêne la louange de Sékou “l’Ivoirien aux pieds d’or” (sic).

Dans ce monde du football dont la jeunesse devrait impliquer un effort constant vers le progrès, l’esprit de routine et le refus de remettre librement en cause les idées toutes faites permettent non seulement de bafouer le bon sens, mais encore de fouler aux pieds les notions les plus élémentaires de la justice et du droit. Le terrain du football est probablement le seul domaine où l’on peut éliminer physiquement l’adversaire, sans avoir à en rendre compte devant un tribunal de la Ligue ou de la Fédération dirigeante. Et où de surcroît on peut en tirer un bénéfice immédiat.

Pouvez-vous imaginer une seconde qu’un automobiliste, écrasant un piéton qui se trouve être un concurrent d’affaires, s’en tire en déclarant la main sur le cœur : “Je ne l’ai pas fait volontairement”, et profite de l’occasion pour l’acculer à la faillite ?
Il est évident qu’avant toute chose, “l’écraseur” devra d’abord devant un tribunal dégager sa responsabilité au moyen de preuves irréfutables. Et s’il ne peut apporter ces preuves, il sera l’objet d’une sanction dont la gravité sera proportionnelle à sa responsabilité.
Rien de semblable dans le monde du football. Bien sûr, les lois du jeu donnent à l’arbitre le droit d’exclure du terrain le joueur coupable d’avoir causé un préjudice physique à un adversaire. Bien sûr, elles lui donnent le droit d’établir ensuite un rapport qui peut amender la suspension temporaire ou définitive du coupable. Mais il suffit de jeter un coup d’œil sur les “attendus” des verdicts hebdomadaires de la commission sportive pour se rendre compte que les arbitres et les “magistrats” de la Ligue sont infiniment plus sensibles aux égratignures d’amour-propre qu’ils subissent qu’aux fractures dont sont victimes les tibias des joueurs. C’est ce que nous enseigne la “jurisprudence”.
Mais comment se passent pratiquement les choses dans le cas d’un accident grave sur le terrain de football, en excluant le cas exceptionnel du joueur décidé de sang-froid à éliminer physiquement l’adversaire ?
La plupart du temps, la bonne foi de l’auteur de l’accident ne peut être suspectée lorsqu’il nie le caractère intentionnel de son acte. Il n’a pas en effet voulu casser la jambe. Mais il s’est placé volontairement dans des conditions telles que si l’adversaire n’a pu l’éviter, le choc et ses conséquences sont inévitables.

Nombreux sont sur les terrains non seulement les joueurs impulsifs qui ne mesurent pas les conséquences de leurs tacles (l’éternel alibi), et aussi ceux qui usent de l’intimidation pour neutraliser l’adversaire. Mais ceux qui ne “freinent pas”, ceux qui ne sont pas “maîtres de leur vitesse”, comme ceux qui ont une confiance stupide dans leur pouvoir de “dissuasion”, ne sont–ils pas coupables presque au même degré ? Un juge digne de ce nom peut-il les absoudre sur-le-champ ? Et peut-on décemment accepter qu’ils puissent tirer -comme ce fut le cas de Sékou et de tant d’autres- un profit sportif et matériel immédiat “d’accidents” où leur responsabilité est lourdement engagée ?

Il est stupéfiant que pareilles questions ne se soient jamais posées à l’esprit de la majorité des joueurs, entraîneurs, dirigeants, spectateurs. Le hasard a voulu, qu’un mois avant la mise hors de combat de Fontaine à Sochaux en février 1960, le “Miroir du Football” dans son numéro 2 ait ouvert une enquête sur ce sujet essentiel de notre sport. Il y avait à l’époque trop de raisons déjà qui la justifiaient. En dépit du choc psychologique que déclencha dans l’opinion publique le drame du stade Bonal, dont la victime était l’un des joueurs les plus populaires, les résultats de cette enquête révélèrent une extraordinaire inconscience chez ceux-là même qui se targuent d’être à l’avant-garde des idées du football, les entraîneurs des clubs pro.

L’occasion nous paraît venue avec ce numéro spécial consacré à Justo Fontaine de déborder les limites d’un cas personnel, si douloureux et si attachant soit-il, pour entrer dans un domaine qui intéresse les footballeurs petits et grands.
Fontaine ne s’en formalisera certes pas, lui qui n’a pas hésité à prendre la tête de l’Union des joueurs professionnels, ébauche d’un syndicat dont l’existence s’impose plus que jamais. Si de son infortune ses frères les footballeurs savent tirer les enseignements qui leur permettront de “vivre” au delà de 29 ans, alors ses souffrances physiques et morales n’auront pas été vaines. Alors, il aura mérité une fois encore du sport qu’il a tant aimé et qu’il a su si bien honorer balle au pied.

Miroir du Football, numéro 34, Spécial Justo Fontaine, octobre 1962

Kopa – Fontaine unis comme en Suède !
par François Thébaud

image (6)Juin 1958: l’Équipe de France, vouée au rôle de comparse dans la 6è Coupe du monde, débarquait en Suède sans illusion.

Un concours de circonstances, ajouté au flair de Paul Nicolas et d’Albert Batteux, accola Raymond Kopa et Just Fontaine dans la ligne d’attaque “tricolore”.

Et ainsi fut écrite la plus belle page de l’Histoire du football français.

Celle qui relate la conquête de la troisième place dans la hiérarchie mondiale.

Celle des 23 buts marqués en six matches aux dépens du Paraguay, de l’Ecosse, de la Yougoslavie, de l’Irlande, du Brésil et de l’Allemagne. Celle des 13 buts-record de Fontaine.
Puis Fontaine fut éliminé des terrains. Puis Kopa, torturé par sa tragédie familiale et aux prises avec une évolution tactique que les circonstances ne lui permettaient pas d’analyser, rentra dans le rang.
Alors ce fut le règne des incapables.

image (7)Non que le football français, qui avait engendré le glorieux tandem Kopa – Fontaine, fût impuissant à assurer sa succession. Jamais il n’avait été si riche en joueurs de classe. Mais jamais aussi les dirigeants et leurs créatures ne s’étaient arrogé dans tous les domaines -technique, tactique, organisation, sélection- des pouvoirs qui croissaient en raison directe de leurs erreurs et de leurs folies.
Les footballeurs furent réduits au silence, alors qu’ils avaient beaucoup à dire. A ceux qu’ils honoraient de leur confiance -et les rédacteurs du Miroir du Football étaient de ceux-là-, ils venaient dire ce qu’ils auraient voulu crier. Mais le plus souvent s’ajoutait une clause explicite ou implicite : “Ne citez pas mon nom”. Même des joueurs et entraîneurs amateurs ne dissimulaient pas leur appréhension de dire ce qu’ils “avaient sur le cœur”.

Ainsi ce milieu de footballeurs, où aurait dû régner la saine franchise du sport, qui est joie du muscle et de l’esprit, vivait dans l’atmosphère oppressante de la dictature des incapables.
L’immense mérite de Fontaine fut de rompre ce silence humiliant en groupant les joueurs professionnels au sein de l’Union. Son tempérament généreux n’était pas de ceux qui s’accommodent des compromis dans lesquels certains auraient voulu l’enfermer. La mauvaise foi de la Ligue, incarnation footballistique du patronat de droit divin, l’incita peu à peu à remonter jusqu’à la source d’un conflit qui se durcissait : le droit de propriété des dirigeants de clubs sur les joueurs.

C’est pour l’abolition de cette survivance des siècles révolus que l’Union commençait à fourbir ses armes juridiques, lorsque Kopa lança la bombe qui secoua l’opinion publique en dénonçant l’esclavage du joueur professionnel.
L’inconscience de la Ligue, traduisant le plus célèbre des joueurs français devant un tribunal d’opérette, acheva d’édifier le public sur les exorbitantes prétentions de cet État dans l’État, qui osait sanctionner un délit d’opinion. Et d’ouvrir les yeux de tous les footballeurs sur les réalités de leur condition.

Août 1963, cinq ans après l’épopée suédoise, voici de nouveau Kopa et Fontaine engagés dans un match impitoyable. Au coude -à- coude dans la même ligne d’attaque. Celle de la plus grande équipe professionnelle de tous les temps : l’équipe de l’Union des Footballeurs. En face d’eux, les dirigeants de la Ligue, des techniciens du coup irrégulier, des tacticiens de la manœuvre de coulisse, des athlètes de mauvaise foi.
Une dure partie commence sous l’arbitrage de l’opinion publique. Mais qui peut douter de son issue ? Alors que 500 000 footballeurs encouragent de la voix, du geste, du cœur et de la raison les deux plus grandes figures de leur sport, lancées à la pointe de l’offensive pour une cause qui est celle de tous les sportifs : le respect de leur dignité d’homme.

Miroir du Football, numéro 46, septembre 1963

L’épopée de la Suède et le vaudeville de Londres
par Just Fontaine

image (8)Meilleur buteur des buteurs de la Coupe du Monde avec 13 buts, Just Fontaine, après avoir participé à la Coupe du monde 1958, a assisté à l’édition 1966.

Il a suivi de très près le comportement de l’Équipe de France, les conditions dans lesquelles elle a préparé cette compétition. Il était le mieux placé pour effectuer une comparaison qui n’est pas à l’avantage du trio Guérin-Domergue- Jasseron, duquel il ne faut pas dissocier Jacques Georges.
Le Club des Anciens internationaux a fait construire aux Issambres, charmant village du Var, un bungalow où ses membres viennent passer leurs vacances d’été.

En ce moment, Serge Masnaghetti l’occupe, et c’est en lui rendant visite que j’ai remarqué un portrait magnifique de Paul Nicolas qui semble vivant, tant ses yeux verts ont l’éclat de la vie.

 

image (9)Je revois encore son expression quand il m’annonça, au départ pour la Suède à Orly, que j’allais jouer la Coupe du monde. Le Stade de Reims venait de réussir le doublé et nous partions le lendemain de la finale gagnée 3 à 1 contre Nîmes. Robert Jonquet et moi avions des cannes à lancer et tout le monde était décontracté.
La presse française était très pessimiste ; les résultats récents France-Suisse (2-1) avec Kopa ne plaidaient pas en notre faveur, et si nous fûmes très bien accueillis à Stockholm, c’était en tant que première équipe arrivant sur le sol suédois. Nous étions six Rémois (Jonquet, Armand Penverne, Roger Piantoni, Jean Vincent, René Bliard et moi), sans compter Raymond Kopa qui devait nous y rejoindre après la finale de la Coupe d’Europe Real Madrid – Milan AC (3-2). L’entraîneur de l’équipe de France était Albert Batteux qui connaissait très bien les Rémois, et pour cause. “Bébert”‘ avait accepté la présence de Jean Snella, l’entraîneur de Saint – Etienne, car ce dernier avait les mêmes conceptions que lui, et les deux caractères s’accordaient parfaitement.

L’entente entre les trois hommes était totale. Paul Nicolas était un homme droit, une personnalité qui avait un caractère entier mais net, ce qui lui avait valu les critiques de quelques journalistes.

image (10)En 1966, l’optimisme est de rigueur et pourtant les résultats ne sont pas meilleurs qu’en 1958 : 0-0 contre l’Italie bétonnante, 0-3 contre la Belgique et 3-3 contre l’URSS à Moscou.

La délégation française a eu une période de repos après un championnat très long, où les Nantais qui sont au nombre de cinq dans cette sélection ont été très sollicités puisqu’ils ont failli faire le doublé.

Henri Guérin cumule les fonctions d’entraîneur et de sélectionneur : il a l’appui de la FFF car il s’est illustré en faisant suspendre Kopa après avoir déformé les propos de ce dernier (il l’a reconnu), et de la majorité de la presse qui croit en cette équipe de France.

Il a choisi le béton et il a eu d’adhésion des joueurs et surtout des Nantais qui pratiquent la défense en ligne dans leur club. Ils préfèrent adhérer plutôt que de rester en France (voir Yvon Douis qui avait déclaré : “Pour jouer le béton, je ne suis pas l’homme de la situation”.)

Il s’est entouré de deux entraîneurs, Lucien Jasseron et Robert Domergue, qui ont des conceptions sur le football diamétralement opposées. Jasseron prône le béton et c’est normal que Guérin fasse appel à lui.

Mais on ne comprend pas pourquoi Guérin a appelé Domergue, ni pourquoi ce dernier a accepté de venir dans cette galère. Peut-être sommes-nous des naïfs !

Justo Fontaine contre l’Italie (1958)

En résumé : 1958, une équipe à ossature rémoise, avec entraîneur rémois et tactique habituelle pour la majorité. Un second entraîneur partageant les conceptions de Batteux et n’empiétant pas sur ses plates-bandes. Un sélectionneur qui a averti les titulaires probables un bon mois à l’avance, une presse assez pessimiste et un cuisinier français. En 1966, une équipe à ossature nantaise avec une tactique bordelaise (il n’y aura pas un seul Bordelais au 1er match), avec trois entraîneurs dont deux ont des conceptions opposées et le troisième toutes les conceptions que l’on veut. Le chef ayant, au surplus, le moins de personnalité des trois. Des joueurs qui ne sauront que quelques jours avant le début de la compétition qu’ils joueront et un diététicien chargé de surveiller la nourriture et non de la faire. Et une presse optimiste aux pronostics des trois mousquetaires : 2è, 3è, ou 4è pour le plus pessimiste des trois.

Justo Fontaine contre le Portugal (1959)

En 1958, Nicolas avait dit à ses hommes : “Vous n’êtes plus des petits garçons et je ne suis pas un gendarme. Je ne vous demande qu’une seule chose : être rentré pour 22 heures.” A l’entraînement, après quelques jours de détente, un court travail physique à fond d’une vingtaine ou trentaine de minutes, petits matches de quatre contre quatre : durée maximum 1 heure à 1 heure et demie.
En 1966, horaires précis et entraînement foncier pour remettre les joueurs des fatigues du championnat : footing, entraînement matin et soir. Trois entraîneurs, il faut les occuper ! Lucien Muller m’a confié : “je ne me suis jamais tant entraîné de ma vie et pourtant j’ai voyagé”.

En 1958, Paul Nicolas et Batteux ont fait venir Kopa d’Espagne pour le faire jouer. Ils n’ont d’ailleurs pas fait appel à Bonifaci qui jouait en Italie. En 1966, Guérin fait appel à Maryan qui a la sagesse de refuser et à Lucien Muller que l’on ne fera pas jouer, malgré les cris des supporters français qui le réclament sur l’air des lampions. Par contre, Nestor Combin, absent des compétitions depuis des mois, sera jugé en pleine forme par nos trois entraîneurs.

En 1966, Philippe Gondet a fait une saison terrible, mais sans se reposer, et il termine sur les genoux et même sur les adducteurs. J’ai personnellement souffert des adducteurs, eh bien croyez-moi ! Il était difficile à Gondet de flamber à Londres, surtout dans le contexte tactique. Je pense sincèrement qu’il n’aurait pas dû jouer les 3 matches et que Guérin aurait dû le retirer au moins pour le 3e match. Il est vrai qu’il aurait remis Combin alors !

En 1957-1958, j’avais eu la chance (!) d’être opéré du ménisque en décembre, ce qui m’avait valu deux bons mois de repos pendant lesquels j’avais emmagasiné de l’influx nerveux.
En 1958, nous avions fait 70 km pour voir les Paraguayens s’entraîner, ce qui nous avait permis de constater que nous ne leur étions pas inférieurs.
En 1966, Guérin n’emmena pas les joueurs français voir Uruguay -Angleterre pour ne pas les fatiguer. Les joueurs se seraient familiarisés avec l’ambiance de Wembley et auraient vu de près leurs futurs adversaires, ce qui aurait été très bon sur le plan psychologique.

La suite, vous la connaissez, l’épopée de Suède et le vaudeville de Londres où les joueurs sous la conduite de Robert Budzinski ont convaincu Guérin qu’il faisait fausse route, puisqu’ils jouèrent la ligne avec bonheur contre l’Angleterre, avec 9 joueurs valides (Herbin blessé, Gondet épuisé et Simon blessé par « Sir » Nobby Stiles). Puisse cet exemple être suivi par l’ensemble des footballeurs qui épanouiront alors une personnalité que les dirigeants traduisent souvent par “mauvais caractère” et les entraîneurs par “grosse tête”!

Miroir du Football, N°85, juillet 1966

Fontaine pour reprendre le flambeau suédois
par François Thébaud

image (12)Fontaine, directeur technique de l’équipe de France. C’est l’évènement qui devrait se réaliser officiellement ce vendredi 20 janvier. Pour l’instant, il ne s’agit que d’une éventualité. Mais d’une éventualité à laquelle la position catégorique de Louis Doumeng, la personnalité la plus décidée du Comité de l’Équipe de France, confère la valeur d’une probabilité.

L’opinion publique pardonnerait-elle d’ailleurs aux dirigeants de la Fédération et du Groupement de se raviser et de faire un autre choix ? Alors qu’elle a accueilli avec enthousiasme ce qui est actuellement la seule solution au problème qui passionne tous les amoureux du football : la reconstruction de la sélection tricolore.

Il suffit de constater la popularité extraordinaire de Kopa -qui continue à rejaillir sur le nom magique de Reims, on l’a encore vu à l’occasion du dernier tour de la Coupe de France- pour comprendre combien le grand public est avide de renouer avec les inoubliables héros de l’épopée suédoise. Les pouvoirs dirigeants sont parfaitement conscients de cette évidence. Et ils le montrent en ne manquant jamais une occasion de présenter Reims au public de la capitale, parce que la présence de Kopa apporte l’assurance du succès populaire et financier.
Or, aux yeux du grand public, le nom de Fontaine ne saurait se dissocier de celui de Kopa. En France, mais aussi dans le monde entier, où Fontaine, toujours détenteur du record des buts marqués par un joueur dans la Coupe du monde, jouit d’un formidable prestige.

Fontaine est un nom glorieux du football international. Ce n’est pas pour autant l’incarnation d’un passé révolu. C’est un homme qui se situe dans le domaine de la tactique à l’avant-garde des idées d’aujourd’hui.
Il aurait pu, comme tant d’autres, vivre dans la nostalgie des conceptions qui firent de lui un réalisateur inégalé.
Mais s’il a naturellement conservé l’esprit offensif d’un attaquant de race, il a compris que le succès de la construction offensive dépendait aujourd’hui de la permanence de la liaison attaque-défense. Et il est devenu le partisan le plus convaincu de la défense en ligne avec utilisation du hors-jeu, qui dans l’état actuel des connaissances tactiques est la seule garantie
du jeu réellement offensif.
Invoquer son inexpérience du métier d’entraîneur relève de la mauvaise foi. D’abord parce que Fontaine, sorti “major” du stage national des entraîneurs, a pu mettre à l’épreuve avec succès dans les équipes amateurs du Toulouse FC, les conceptions que ses études théoriques, ses réflexions personnelles et son expérience de footballeur international lui ont permis d’acquérir et d’enrichir. Ensuite, parce que Fontaine directeur technique de l’ Equipe de France ne manquera pas de s’entourer d’entraîneurs. Mais d’entraîneurs professant les mêmes conceptions du football.

image (13)Auprès des joueurs, Fontaine bénéficiera sur le plan humain, d’une audience incomparable . Pour tous les footballeurs, “Justo” c’est d’abord un footballeur comme eux. Et pas seulement le joueur professionnel conscient qui, en toutes occasions, a défendu leurs intérêts à la tête de l’UNFP avec un dynamisme, une lucidité et un courage exemplaires. Mais aussi le footballeur qu’un terrible accident -qui peut arriver à chacun d’entre eux- a privé, en pleine gloire, du sport qu’il aimait et qui l’aimait. L’homme qui a accepté cette redoutable épreuve -l’amputation de ce qui était la plus grande partie de sa vie- sans manifester jamais un ressentiment que tout le monde eût compris, sans jamais renier le sens de la fraternité qui le liait à tous les footballeurs.
Tout au long de son histoire semi séculaire, l’Équipe de France a-t-elle eu la chance de posséder un directeur technique aussi proche de son sujet ? Même si le regretté Paul Nicolas, dont la mémoire est souvent évoquée avec un certain cynisme par ses pires ennemis et qui fut le frère aîné des Tricolores en Suède, ne disposait pas en 1958 de si nombreux atouts.
Fontaine jouit d’un prestige énorme auprès du grand public.
Fontaine contre l’Allemagne (Suède Juin 1958)

Il a une conception du jeu qui se situe à l’avant-garde du progrès. Il est assuré du concours chaleureux de tous les joueurs. Tout le désigne comme l’homme qui établira le pont entre ce que le football français a eu de meilleur et la réalisation exaltante d’un avenir à la mesure de ses immenses possibilités présentes.

Miroir du Football, numéro 90, février 1967

Au-delà de la sélection, LA RÉNOVATION
par François Thébaud

La promotion de Justo Fontaine à la tête de l’équipe de France n’était qu’une éventualité lors de la parution de notre dernier numéro. Mais une éventualité qui justifiait tous les espoirs.
Et nous avons écrit à cette place -comme nous l’avons fait trois ans plus tôt- que cette promotion s’imposait, parce que tout ce dont l’équipe représentative du football français a besoin dans sa situation actuelle, se trouve réuni dans la personne de Fontaine :
image (14)- La popularité, conquise au cours de l’inoubliable épopée suédoise et conservée intacte, comme son record des buts marqués dans une Coupe du monde;
– l’appui fraternel des joueurs dont il demeure le porte-parole comme créateur et président de leur Union nationale ;
– La jeunesse, le dynamisme et le franc-parler capables de remuer dans le cœur des moins de vingt ans les trésors d’enthousiasme qui sommeillent ou s’égarent ;
– L’expérience -la véritable expérience- de ce football dont il a vécu dans sa chair toutes les joies et toutes les peines ;
– L’intelligence qui a fait de cet homme de trente-trois ans un adepte résolu des conceptions tactiques d’avant-garde, alors que tant d’autres à sa place auraient cultivé la nostalgie “de mon temps”.

Et voici rendue officielle cette promotion que l’on n’osait espérer ! Les sportifs bondissent de joie. Mais ils ouvrent leur journal, et voici ce que certains d’entre eux vont retenir de leur lecture :
“Sympathique, bien sympathique, ” notre” Justo. Nous sommes avec lui. Il peut compter sur notre aide. Mais il est bien jeune, sans expérience, avec des idées généreuses, mais si dangereuses (comme cette défense en ligne par exemple). Lui faire confiance, faire confiance à M. Doumeng, c’est croire au Père Noël. Ils sont embarqués sur une galère. Seuls. L’amicale des Entraîneurs est contre eux. D’ailleurs, que peuvent-ils espérer sans la réforme, sans la réduction du nombre des clubs qui auraient permis à Guérin de couler le plus beau béton tricolore du monde ?”

Février 1967, Justo est nommé entraîneur de l’Equipe de France

C’est avec de telles inepties, assorties de quelques mensonges, pimentées de quelques manœuvres démagogiques (comme la critique de l’Equipe de France présumée et scandaleusement privée par Fontaine de ses éléments “indispensables”), qu’on veut démolir ce que le football français a fait de mieux depuis Paul Nicolas, ameuter le chauvinisme régional, salir le seul nom qui figure à la première place dans un palmarès de la Coupe du monde.
On croirait rêver, si l’on ignorait que des gens qui vivent du football s’ingénient à saper ce qu’il y a de plus sain en lui, pour qu’il ne soit pas démontré de manière éclatante qu’ils ont toujours eu tort.
Inexpérimenté, Fontaine ? L’expérience, c’est sur tous les terrains du monde qu’il l’a acquise. Et l’on ne connaît pas de meilleure école que celle-là !

Isolé, Fontaine ? Parce que M. Elie Fruchart craint les foudres de M. George Boulogne qui lui a délivré son permis de travail ? Seul ? Alors que l’opinion publique est passionnée par sa promotion au point d’inciter la Télévision, Radio-Luxembourg et Europe n°1 à lui consacrer trois longues émissions ?
Impuissant Fontaine sans la réduction du nombre des clubs ? Alors que l’Angleterre, championne du monde “disperse” ses meilleurs joueurs dans 128 clubs professionnels ?
Décidé Fontaine à perpétrer un mauvais coup contre des joueurs “indispensables” ? Alors qu’ils n’étaient indispensables qu’aux yeux de Guérin ? Quels résultats justifiaient par hasard de qualificatif ? Les résultats de Londres ?

image (15)Il n’y aurait pas de peaux de bananes -et on n’aurait pas à les balayer- si Fontaine se contentait d’être un sélectionneur docile aux injonctions des conformistes.
Mais sa promotion représente tout autre chose : un pas décisif vers la rénovation du football français tout entier. Et de cette rénovation, les prétendus champions de la réforme ne veulent pas. Ils la craignent même comme la peste.
Le représentant des joueurs à la tête de l’équipe de France, c’est en effet beaucoup plus qu’une réforme, et il faut être aveugle pour ne pas en prendre conscience.
Quand M. Doumeng rappelle à la radio les origines populaires du football et son caractère d’universalité, c’est le retour aux sources authentiques de notre sport, la restitution de leur propriété à ceux qui l’ont créé, et qui en ont été frustrés. Quand il se prononce catégoriquement pour le contrat à temps réclamé depuis si longtemps par l’Union des Joueurs, c’est la garantie de la dignité de la profession de footballeur. Quand il fait de Raymond Kopa l’invité d’honneur de France-Roumanie, c’est la réhabilitation de l’homme qui fut insulté pour avoir défendu cette dignité.
Quand Fontaine choisit comme adjoint Biancheri, qui avait sauvé le Racing de Paris avant l’arrivée d’un entraîneur éminent de l’Amicale Boulogne, c’est la proclamation de l’alliance du joueur et de l’entraîneur.
Quand il proclame la volonté de jouer l’offensive, c’est le rétablissement du véritable esprit du jeu. Quand il appuie cette volonté offensive sur l’application de la défense en ligne, c’est la garantie solide que sa promesse sera tenue. Quand il exprime son intention de choisir les meilleurs joueurs en fonction de cette conception du jeu, c’est l’assurance qu’une véritable équipe sera enfin constituée.
Quand Fontaine et M. Doumeng appellent un chat un chat, c’est la rupture avec le langage compassé de ce milieu du football qui justifiait son impuissance et sa peur de la vérité derrière des périphrases “diplomatiques”. C’est le langage des hommes qui savent où ils vont et savent ce qu’ils font.

Sur tous les plans -humain, technique, tactique-, la rénovation du football français est maintenant en marche. Pris au mot, débordés par un mouvement qui dépasse leurs sordides calculs, les gens qui péroraient sur la réforme avec la ferme intention de n’en réaliser qu’une caricature ont la seule ressource d’exhaler leur rage impuissante. En attendant le moment où il leur faudra bien se résoudre à voler au secours de la victoire.
Car il peut être irrésistible le courant qui entraîne derrière Fontaine et M. Doumeng le football français et ses millions de fidèles.
La promotion de Justo Fontaine à la tête de l’équipe de France n’était qu’une éventualité lors de la parution de notre dernier numéro. Mais une éventualité qui justifiait tous les espoirs.

Miroir du Football, numéro 91, mars 1967

Lettre à Justo
par Norbert Eschmann

image (16)Il y a quelques jours, un matin, j’ai reçu un coup de téléphone de Paris :
– Dis donc, pour le prochain numéro, si tu faisais un papier sur Fontaine ?
Et j’ai répondu :
– J’y pensais justement. C’est important, cette nomination, et puis sur Justo il y a tant à dire… J’ai alors réfléchi avant de prendre le stylo. Ce sont des choses qui arrivent. Malheureusement pour moi, en deux mots, je faisais le tour d’un problème finalement bien simple… Tu étais nommé directeur de l’Equipe de France ? C’était un événement absolument normal. Parce que tu t’appelles Fontaine, que cela signifie quelque chose, que tu es compétent en ce qui concerne le football et qu’en plus tu sais exprimer clairement ce à quoi tu penses. Donc pourquoi quelqu’un d’autre… au fait, qui ?

Voilà terminé, ou plutôt “punkt fertig”, comme on dit en Suisse allemande. Ce n’était sûrement pas suffisant? C’est alors que j’ai lu des choses sérieuses te concernant, histoire de m’éclaircir les idées.
Comme tu es célèbre, ce n’est pas la matière qui m’a manqué. J’ai lu des lignes gentilles et sincères, des enthousiastes, des tellement fouillées (tu sais, à double ou à triple sens) que je n’ai rien compris, d’autres où il n’y avait rien à comprendre, d’autres enfin où l’on faisait la fine bouche, où l’on faisait des restrictions sur ta nomination.

Pourquoi ? C’était assez vague. Ta personnalité semble gêner ceux qui n’en ont pas. Rassure-toi, tu ne gêneras aucun footballeur et comme tu dois t’occuper de football, c’est bête de dire que c’est l’essentiel. Beaucoup semblent cependant l’avoir oublié. Les réformes, les bouleversements administratifs sont, paraît-il, importants et nécessaires (en Suisse on ne parle aussi que de cela), mais jusqu’à preuve du contraire, ce qui se passe sur un terrain est encore bien plus important. Or, lorsque à Londres, pendant la Coupe du monde, dans Hyde Park, assis dans l’herbe, tu nous parlais de l’équipe de France, tu analysais la situation avec ton humour habituel, mais surtout avec une compétence que seul le coup d’œil d’un spécialiste pouvait avoir. A ce sujet, j’ai lu une ligne affirmant que tu parlais, à l’époque, avec “plaisir” du fiasco de l’Equipe de France. Ce qui est naturellement faux, et les footballeurs avaient rectifié d’eux-mêmes . La vérité, c’est qu’en phrases simples et claires tu exprimais ton opinion. Qu’il était important pour nous de connaître . Il nous restait cependant toujours assez de temps pour vivre et raconter des histoires.

Donc si je veux un instant utiliser ta logique, ton bon sens, il est absolument normal que tu sois devenu directeur de l’équipe de France. Mais sais-tu, Justo, que c’est un titre qui impressionne ? “Monsieur le directeur, Monsieur le Président-directeur général”, combien ont rêvé de s’entendre appeler ainsi ! Et tu es jeune et tu fais des envieux. ça aussi, c’est logique ! Combien n’ont pas rêvé de faire une entrée dans un grand bureau, un volumineux dossier sous le bras, un costard mesure sur le dos, un regard à la hauteur de la situation. “Monsieur le Directeur”… tu te rends compte ! Remarque que l’autre soir à la Télé tu m’en a mis plein la vue et un instant je me suis dit que tu étais bien capable d’être aussi un directeur pour les dirigeants, un type qui fait le poids autour d’une table. Mais l’essentiel encore une fois, c’est de faire le poids dans la tâche qui t’attend. Avec des footballeurs en tenue que tu pourras regarder dans les yeux parce que toi tu as toujours cru autant en eux qu’en toi.
C’est une force telle qu’elle impose à tout le monde, même et surtout à “l’opposition”, du respect et de l’admiration.

Toujours dans mes lectures, j’ai appris que tu étais, certes, un ancien prestigieux footballeur d’envergure, mais que la vie réelle, tu l’ignorais encore profondément. Faute d’expérience, allusion à laquelle tu as toujours répondu rapidement et habilement. Mais faut-il leur rappeler tes débuts à Casablanca, ta carrière et surtout tes “pépins” ? Entre l’existence sans histoire du fonctionnaire parfait et l’existence d’un homme célèbre qui tout à coup est privé de son boulot par accident, puis “boycotté” avec son diplôme d’entraîneur en poche, et qui, malgré cela, fait face avec dignité et vigueur, laquelle de ces deux existences peut le mieux faire “connaître la vie” ? Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que dans ces moments-là tu sois resté toi-même, Justo Fontaine, et que seul tu as avancé mieux et plus que beaucoup dans la connaissance de la vie réelle.

Cette vie réelle, avec ses peines et ses joies, que vivent ceux qu’anime la passion du football. La vraie, celle que tu as su garder intacte à travers les épreuves. Ils l’ont bien compris, eux, les jeunes spectateurs de Bordeaux, qui pour ta première “sortie officielle”, t’ont réservé un accueil chaleureux.
Pour revenir à la controverse télévisée de “Sports-Débats”, tu as montré le visage d’un homme attentif, intelligent (excuse-moi mais dans le journal il faut dire la vérité) , prêt à la riposte (il le fallait), prêt à faire mouche dans toutes les positions.
En te regardant, je revenais à Londres par la pensée et j’entendais les paroles de Larbi Chicha. Larbi qui t’a connu, qui a joué avec toi à Casablanca, et qui disait avec sa manière de parler inimitable : “Ce Justo, c’est pas possible ! Déjà, à Casa, tout jeune, il marquait des buts en “pagaille”. Un mec comme ça, c’est pas possible ! Capable de mettre la boule dans les ficelles de n’importe où et n’importe quand, tu imagines ça, toi ?”

Eh, oui Justo ! tu es resté un fameux buteur. J’ai bien dit buteur et non battant. Car je sais que c’est un terme qui te chatouille. Des “buteurs-battants”, il y en a occasionnellement. Mais ils passent rapidement, ils lassent ou s’épuisent vite. Comme en boxe. Mais pour réussir à marquer des buts qui impressionnaient déjà Chicha, à Casablanca, pour avoir continué partout et remporté la carabine de Suède, il ne faut pas seulement être un “battant”, il faut être un joueur complet. Battant, dans ta nouvelle fonction, cela veut dire un homme dynamique. Tu l’es resté. Joueur complet, on s’aperçoit, maintenant, quand tu parles à la Télé, que tu l’étais. Nous qui te connaissions sur le terrain et le savions déjà, à Hyde Park, malgré des abdominaux un peu enveloppés, tu nous as étonnés par la finesse de tes passes.

Justo, mon cher directeur, te voilà lancé dans une aventure à la mesure de tes possibilités. Aucun doute sur ce sujet. Aussi, comme dirait Louis de Funès dans “La Grande Vadrouille”, « Gross Glück » pour la suite !
Et ça marchera ! La preuve ? Toujours au cours de mes bonnes lectures consacrées à ta personne, j’ai rencontré cette phrase écrite par une dame bien intentionnée au sujet de l’homme que la Fédération Française a placé à la tête de l’équipe de France et qu’elle appelle “l’homme le moins préparé à cette tâche” (méchant tacle): “Il (c’est toi!) est capable de réussir. Il réussira même certainement” (belle ouverture, non?).
Dis, Justo, qu’est-ce qui se passerait si tu avais été “préparé” pour ce boulot ?

Miroir du Football, numéro 91, mars 1967

On ne tue pas une idée !
par François Thébaud

Dans l’histoire du football français, jamais un sélectionneur n’a été limogé après deux matches. Guérin a eu 28 matches pour “faire ses preuves” et, lorsqu’il les a faites au terme de la dernière Coupe du Monde, les pouvoirs dirigeants du football ont multiplié les atermoiements et les précautions oratoires avant de lui offrir une sinécure pour l’aider à encaisser la décision exigée par l’opinion publique.
image (17)Avec Fontaine, ils n’ont pas jugé utile de prendre le moindre ménagement.

Sans daigner l’entendre, alors qu’il avait fait le voyage de Saint-Etienne où se tenait l’assemblée générale du Groupement des dirigeants de clubs professionnels, ils l’ont “liquidé” presque à la sauvette, au milieu d’un flot de paroles aussi creuses que pompeuses sur la sempiternelle “réforme”.

Et ils ont trouvé un héraut assez insensible au ridicule pour intituler cette minable comédie “72 heures qui changent tout”.

Pour un peu, il eût écrit “Trois jours qui ébranlèrent le monde”.

Si l’équipe de France avait gagné contre la Roumanie et l’URSS, Fontaine n’aurait pas été limogé.

Mais c’est une évidence que les deux défaites ont permis son éviction, en fournissant le prétexte.

Un bien pauvre prétexte d’ailleurs puisque Henri Biancheri, en dépit de la victoire et du match nul réussis à l’étranger par l’équipe de France B (deux résultats de qualité incontestable) a subi le même sort que Fontaine.
L’inconsistance de ce prétexte est apparue avec tant d’éclat que ceux-là même qui dans la Presse avaient utilisé tous les moyens, y compris le mensonge, pour obtenir la tête de Fontaine, tentèrent d’abord d’escamoter l’événement qui comblait leurs vœux, avant d’affecter des regrets hypocrites, voire de simuler l’indignation.

On mesure la sincérité de ces sentiments à la conclusion tirée par l’un d’entre eux :
– Il faut espérer qu’on accordera au successeur de Fontaine plus d’un semestre pour faire ces preuves !
Quelle est donc la véritable raison de la liquidation de Fontaine qui, par sa célérité et la discrétion de ses témoins, rappelle ces classiques du milieu où chacun répète : “Je n’ai rien vu, rien entendu, rien compris.”
Cette raison, la voici.
Fontaine était beaucoup plus qu’un sélectionneur. Par sa personnalité, sa conception du football et sa manière de l’exprimer, il se présenta immédiatement comme un novateur, disons le mot, comme un révolutionnaire dont l’action pouvait avoir des incidences dépassant largement le cadre de la sélection nationale. Sa jeunesse, son prestige de vedette de la Coupe du monde, sa qualité de président – fondateur du syndicat des footballeurs professionnels, sa confiance dans les possibilités des joueurs français, sa volonté d’adopter sur le plan tactique des idées d’avant-garde constituaient un mélange explosif redoutable pour les structures vermoulues que les dirigeants affirmaient vouloir réformer, mais qu’ils prouvaient vouloir conserver.

Nous l’avons compris, et nous l’avons écrit, dès les premières déclarations de Fontaine, qui étaient autant de professions de foi. Les pouvoirs dirigeants du football et de leur Presse l’ont aussi compris, et l’ont immédiatement montré par une hostilité qui, chez certains, a pris le visage de la haine.
Avant même que l’équipe de France n’ait joué son premier match contre la Roumanie, Fontaine était condamné par la majorité des journaux.
Très officiellement, M. Sadoul déposait le 29 avril -plus d’un mois avant le match France-URSS- un “plan d’action” approuvé par le comité directeur du Groupement, dans lequel les “méthodes de Fontaine” étaient rejetées et défavorablement comparées avec le “travail en profondeur” de… Guérin. (Mais oui !)
C”est dire que les pouvoirs dirigeants n’ont pas attendu le deuxième résultat pour déposer leurs conclusions.

Mais comment expliquer ce fait étonnant que fut la nomination de Fontaine à la tête de l’équipe de France en janvier dernier ?
Pour comprendre cette anomalie, il faut remonter au mois de juillet de l’année passée à la fin de la Coupe du monde. La déroute de Guérin, c’était la déroute des pouvoirs dirigeants qui avaient “couvert” son interminable et catastrophique expérience. Le désarroi proche de la panique qui s’empara d’eux, face aux réactions de l’opinion publique, puis le refus de José Arribas et de Snella créèrent une situation qui permit à M. Doumeng, un dirigeant dynamique, sinon toujours bien inspiré, d’imposer à ses collègues le choix de Fontaine, en qui il avait confiance.
Aurait-il réussi, même dans des circonstances aussi favorables, si les dirigeants du Groupement et de la Fédération avaient mieux connu Fontaine ? On peut en douter et penser que s’ils avaient désapprouvé son action à la tête du syndicat des joueurs, ils ne désespéraient pas de le convaincre d’oublier ses “erreurs de jeunesse”.
Ayant commis la faute de le sous-estimer, quand ils se rendirent compte que Fontaine étaient de ceux qui accordent leurs actes et leurs paroles, ils prirent la décision d’abattre sans plus attendre, et par tous les moyens, cet homme dangereux pour l’ordre établi. M. Boulogne et ses amis étaient prêts à les aider. La majeure partie de la Presse aussi… On connaît la suite.

L’ Equipe de France franchissant tous les obstacles dressés sur son chemin et remportant deux victoires sur le terrain, le “plan d’action” de MM. Sadoul and co aurait échoué. Nous avons dit ici comment, en dépit des magnifiques promesses données en ces deux occasions (“une mi-temps de rêve” contre l’URSS, a écrit un journal peu suspect de sympathie à l’égard de Fontaine), les tricolores ont été battus. Nous en avons montré aussi les causes psychologiques et tactiques. Sans oublier ce que personne n’a pu sérieusement contester : les circonstances exceptionnellement défavorables aux Tricolores au cours de ces deux matches (blessures de Daniel Eon, Coco Suaudeau et Louis Provelli, puis de Philippe Gondet, deux buts stupides et malheureusement décisifs).Sans oublier certaines erreurs de Fontaine dans l’application de principes sains et rationnels.
Mais si les circonstances objectives ont été défavorables, si Fontaine a commis des erreurs (qu’il a reconnues avec une honnêteté qui l’honore), c’est que la situation n’était pas mûre, ni sur le plan international, ni sur le plan national, pour permettre la réussite d’une expérience qui aurait bouleversé le monde du football. Pour permettre l’éclosion d’une conception nouvelle de notre sport.
C’est un fait que l’on se doit de constater.

« Je reviendrai peut-être un jour », a dit Fontaine. Pourquoi pas ? Avec une conviction fortifiée par l’injustice dont il a été victime, avec une intelligence aiguisée par la pratique, avec la maturité de l’homme de la situation parvenue à la plénitude. Car on peut limoger un sélectionneur. Mais on ne peut tuer une idée qui porte le progrès. Et celle que Fontaine a incarnée a donné en deux matches tant de promesses qu’elle fera peu à peu son chemin dans l’esprit des sportifs et s’imposera comme une nécessité vitale. Alors les dirigeants qui se sont “illustrés” à Saint – Etienne auront de nouvelles et puissantes raisons d’être à nouveau saisis par la peur.

Miroir du Football, numéro 97, juillet 1967

Just Fontaine : “Pourquoi j’ai accepté la présidence de l’Association française des footballeurs”

image (18)Après l’occupation pacifique de la FFF par des footballeurs amateurs munis chacun de leur licence, j’ai été mis au courant par téléphone des objectifs du Comité d’action des Footballeurs, qui se résument très bien dans le slogan : ” Le football aux footballeurs”.
Quelques jours après, le Chef de l’ État parlait de “participation” et donnait donc implicitement raison au Comité d’action.

En effet, jusqu’alors les joueurs de football ne s’intéressaient que très peu aux élections de leurs dirigeants. Ceux-ci élisaient au sein de ligues régionales leurs représentants au Conseil national. Lequel Bureau fédéral élisait l’exécutif du football. Le dirigeant était donc choisi souvent pour l’argent qu’il amenait au club, plus que pour sa compétence en matière de football. Certes, tous les dirigeants ne sont pas à classer dans cette catégorie; ceux-là ne trouveront rien à reprocher aux objectifs de l’Association des Footballeurs.

Il leur semblera naturel que les 600 000 licenciés du sport le plus populaire choisissent les dirigeants qui traiteront le mieux les sujets qui les concernent. Notamment :

image (19)

1° Réclamer la non- limitation de la saison de football ;

2° Demander comme tous les sports une subvention d’État que la FFF n’a jamais réclamée, se disant assez riche.

Mais si la FFF est riche, les clubs ne le sont pas ;

3° Suppression de la licence “B”, quelles que soient les bonnes raisons avancées par les législateurs (à savoir freiner l’amateurisme marron). En effet, pour sanctionner une minorité, on porte atteinte à la liberté individuelle de la majorité.

A-t-on jamais parlé de suspension pour un dirigeant ayant donné de l’argent à un joueur ?

4° Aider les footballeurs pros à obtenir un contrat à durée librement déterminée.

“Le contrat est illégal”, a reconnu M. Jean Sadoul, président de la Ligue professionnelle.

Bref, il faut que les footballeurs français soient dans toutes les commissions de la FFF à parité avec les dirigeants qu’ils auront choisis en fonction de leur compétence.
L’Association française des footballeurs (AFF) est née : ses statuts sont déposés et son siège se trouve à Paris, 16, rue Martel.
Notre première action sera de consulter tous les footballeurs sur les objectifs principaux et nous sommes sûrs de l’adhésion massive des 600.000 licenciés.

*Miroir du Football, numéro 108, juillet 1968

___________________________________________________________________________________________________________________________

Sa carrière
Ce natif de Marrakech effectue ses débuts professionnels à l’Union sportive marocaine de Casablanca de 1950 à 1953. Puis il est recruté par l’OGC Nice où il inscrit 44 buts en 3 saisons. En 1956, il rejoint le Stade de Reims pour pallier le départ de Raymond Kopa au Real Madrid et marque 121 buts en 6 saisons dont une (1960) passée à soigner une grave blessure à la jambe.
Au total, Just Fontaine a inscrit 165 buts en 200 matchs de Division I (soit une moyenne de 0,825 but par match) et a terminé à deux reprises meilleur buteur du championnat en 1958 et 1960 (et deux fois second, en 1957 et 59).
Sous le maillot bleu, ses statistiques sont encore plus éloquentes. Ainsi, lors de sa première sélection le 17 décembre 1953 , il marque trois buts contre le Luxembourg (8-0). Jusqu’en 1960, il inscrit 30 buts en seulement 21 sélections (1,43 buts par match), avec en point d’orgue l’épopée de la Coupe du monde 1958 en Suède où il termine meilleur buteur avec 13 buts en 6 matchs
Fontaine fut contraint de mettre fin prématurément à sa carrière de joueur suite à une blessure récurrente (double fracture de la jambe le 20 mars 1960 contre Sochaux) : il joua son dernier match en juillet 1962 , puis sortit major de la promotion des entraîneurs la même année. En 1967, il prit ensuite les rênes de l’Equipe de France en tant que sélectionneur mais fut rapidement remplacé après deux défaites en matchs amicaux. Quatre années durant, il entraîna le Paris-Saint-Germain , le faisant monter en 1re division en 1974. Il fut également entraîneur du Toulouse Football Club durant la saison 1978-79 et sélectionneur de l’équipe du Maroc de football en 1979-1981.
En 1961, il fonde avec Eugène N’jo Léa et Norbert Eschmann l’Union nationale des Footballeurs professionnels (UNFP). En 1968, il préside l’Association française des footballeurs (AFF). Il a été le fondateur des magasins Justo Sport. En mai 2002, il est reçu par la mairie de Marrakech, sa ville natale et devient citoyen d’honneur de la ville. En mai 2004, il soutient la candidature du Maroc à l’organisation de la Coupe du monde 2010.

 

image (20)

Joueur

Palmarès
· Vice-champion du Maroc junior B avec AS Marrakech en 1949
· Champion du Maroc cadet avec AS Marrakech en 1948
· Champion du Maroc : 1952 avec l’USM de Casablanca
· Champion d’Afrique du Nord : 1952 avec l’USM de Casablanca
· Meilleur buteur de la Coupe du monde en 1958 (record du nombre de buts en une seule Coupe du monde, détenu depuis 52 ans)
· Finaliste de la Coupe d’Europe des clubs champions : 1959 (Reims )
· Champion de France : 1956 (OGC Nice ), 1958 , 1960 et 1962 (Reims )
· Vainqueur de la Coupe de France : 1954 (OGC Nice ) et 1958 (Reims )
· Vainqueur du Trophée des Champions en 1958 , 1960 (Reims )
· Meilleur buteur de la Ligue des champions : 1959 (10 buts) (Reims )
· Meilleur buteur du Championnat de France : 1958 (34 buts) et 1960 (28 buts) (Reims )
· International français (21 sélections, 30 buts)
· Meilleur buteur des 1res phases qualificatives du 1er championnat d’Europe des nations de 1960 (6 buts)

 

image (22)

Distinctions
· Nommé au FIFA 100
· 3e du classement du Ballon d’or en 1958 .
· Nommé 5e joueur français du siècle par L’Equipe en 2000
· Nommé 14e footballeur du siècle par Placar en 2001
· Légion d’honneur
· 2008 : trophée spécial de l’UNFP pour le cinquantième anniversaire de son record de buts marqués en phase finale de la Coupe du monde 1958 (13 buts)
Entraîneur
Carrière
· 1967 : France
· 1973 -1976 : Paris SG ( France )
· 1978 -1979 : Toulouse FC ( France )
· 1979 -1981 : Maroc

image (23)

image (24) image (25) image (26) image (27)