15/07/2010 - Voie à suivre, voix à entendre par Simon Lebris

VuvuzelaLe tintamarre des vuvuzelas s'est achevé sur le mode allegro vivace. Pour tous les amoureux du football, pour ce que ce sport représente d'intelligence, d'adresse, de courage, de rigueur, d'émotion et même de subtilité dialectique entre l'individu et le collectif, bref pour toutes ses qualités humaines qui en ont fait le sport n° 1 de la planète, pour ce “football Art” que François Thébaud a défendu et prôné, sans en démordre, toute sa vie, la victoire de l'Espagne est un motif de réjouissance. A rebours des critères qui sont devenus la norme du football prétendu moderne – puissance athlétique, options défensives (ou de contre-attaque, dans le moins pire des cas), culte religieux du résultat –, la sélection drivée par le moins spectaculaire des entraîneurs, l'anti-Mourinho par excellence, Vicente Del Bosque, est basée sur quelques principes sur lesquels il nous plaît d'autant mieux de revenir qu'ils ont triomphé dans la plus haute des compétitions footballistiques.

Le successeur de Luis Aragonès, vainqueur de l'Euro 2008, a œuvré dans la continuité. Il s'est basé sur une ossature barcelonaise (sept joueurs), complétés par trois Madrilènes (Iker Casillas, Sergio Ramos et Xabi Alonso) qui n'ont pas eu de difficultés à se mettre au diapason : à Madrid aussi, le beau jeu est une tradition (moins respectée ces dernières années). David Villa (Valence), Jésus Navas (FC Séville), les “Britanniques” Fernando Torrès (hors de forme) et surtout Cesc Fabregas (formé à la légendaire Masía du FC Barcelone) n'ont eu aucune difficulté à se fondre dans un style mis en place par Johann Cruyff depuis 1993 et perpétué avec plus ou moins de constance par d'autres Hollandais, Luis Van Gaal puis Frank Rijkaard. Mais c'est surtout Pep Guardiola qui a érigé le jeu construit en principe inaliénable, quelles que soient les péripéties du match. Ce qui a valu à Barcelone, en deux ans une moisson de titres nationaux et européen que n'a pas altérée une injuste élimination par l'Inter de Milan (et de Mourinho) en avril dernier.

 

Le jeu est plus fort que la force

 

Del Bosque n'avait pas d'autre philosophie de jeu, lui qui ne s'est guère alarmé d'une première défaite au premier tour du Mondial face à des Suisses protégeant leur but aussi farouchement qu'un compte en banque. Sa confiance, pour une compétition aussi intense, dans des petits gabarits (Pedro Rodriguez culmine à 1,69 m, Andres Iniesta, Jésus Navas, Xavi Hernandez à 1,70 et Villa à 1,75 !), témoigne de ses convictions : le jeu est plus fort que la force.

Mais pourquoi cette belle équipe offensive n'a pas marqué plus de huit buts en sept matches, allez-vous légitimement vous demander ?Les réponses sont multiples. La première est que l'Espagne a eu à affronter des adversaires repliés (Portugal), ultra-défensifs (Suisse, Paraguay), voire défensifs et violents (Pays-Bas). La seconde est qu'elle s'est heurtée à des gardiens de haut vol comme le Hollandais Maarten Stekelenburg. La troisième est qu'elle n'a joué qu'avec un seul attaquant central, Villa, qui fera certainement des progrès dans le jeu collectif à Barcelone (où il évoluera la saison prochaine). Pedro et plus encore Navas l'auraient sans doute mieux épaulé s'ils s'étaient quelque peu décollés de leur aile, mais ce n'est pas nous qui allons déplorer la résurgence (éphémère ?) de vrais ailiers. Enfin le jeu offensif pensé et construit exige une volonté, une soudaineté et une technique de précision rendues très aléatoires dans ces royaumes de la tricherie que sont désormais les surfaces de réparation. Et il faut rendre hommage aux Espagnols de n'avoir pas pris cette triste réalité pour renoncer à leurs principes. De sorte qu'à défaut d'avoir vu de nombreux buts avec l'Espagne, nous avons eu constamment le plaisir de voir de belles actions.

Comme le dit Gérald Simon, juriste et directeur du Laboratoire de droit du sport de Dijon, « ce n’est pas au nombre de buts marqués qu’on peut juger de la qualité du jeu ». Et ce qui nous paraît le plus réjouissant, c'est précisément cette constance dans les principes (passes latérales, courtes, contradictoires, avant de placer l'estocade ; le jeu long n'est pas prohibé, mais semble-t-il fortement déconseillé). « Le fruit d'un long travail », a dit Iniesta, avec Xavi le joueur symbole de cet amour du jeu. On veut bien le croire et on aimerait que ce soit ce genre de “travail”, source de plaisir, qui soit de mise dans les écoles de football.

 

Merci Denoueix et Simone

Pendant ce Mondial, on n'a pas entendu que des vuvuzelas. Les commentateurs n'ont jamais été aussi nombreux, leur qualification pas toujours à la hauteur. Si le supporter a remplacé le spectateur dans les tribunes, le consultant a remplacé le journaliste. Ou du moins l'a réduit à un rôle de faire-valoir auquel il ne se prête d'ailleurs que trop volontiers (la télévision est le territoire privilégié de l'asservissement volontaire caractéristique de notre époque). On passera donc sous silence les élucubrations en forme de retournement de veste de Lizarazu et consorts pour leur préférer les propos de Raynald Denoueix et Marco Simone qui ont choisi de s'en référer au jeu et non au résultat et ont affiché sans ambiguïté ni réserve leur préférence pour celui de l'Espagne.

« Ce soir, c'est le football qui a gagné », a encore dit, superbement, Iniesta le 11 juillet. Et avec lui une certaine idée de ce sport, celle qu'ont défendue au siècle dernier François Thébaud et Miroir du football, et que nous défendons ici aujourd'hui. Incarnée et gagnante avec l'Espagne. A suivre !

 

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