14/07/2010 - Viva Espana! par François Sorton

Pour la première
fois depuis la naissance du football, l'Espagne a remporté
la Coupe du monde. Tous les passionnés éclairés
saluent cette victoire, bien sûr, même si les
Espagnols n'ont pas fait un grand tournoi, bien moins accompli
qu'il y a deux ans au championnat d'Europe des nations. Seule sa
demi-finale contre l'Allemagne aura été très
convaincante et tant pis si la finale contre la Hollande,
truqueuse et vicelarde, n'aura pas déclenché de
frissons superflus. Mais pour
l'ensemble de son oeuvre, l'Espagne
est un vainqueur très convenable.
Ses
intentions, son intelligence, sa technique, son raffinement,
beaucoup de vertus en somme, lui ont offert un sacre
indiscutable.
Encore une fois, Bixente Lizarazu, dont l'avis est
le plus couru de France, a tout faux. Lizarazu est au football ce
qu'Alain Minc, maître-penseur de Nicolas Sarkozy, est à
la politique : il se trompe tout le temps. Le 24 mai dernier, il
écrivait dans l'Equipe : "Je me demande si la
victoire du génial José Mourinho ne marque pas la fin
de cycle du football offensif incarné par l'Espagne et le
Barça." Rien que ça!
L'on ne doute pas une
seconde que Lizarazu, très habitué à surfer sur
les vagues de l'Atlantique, écrira dans les prochains
jours exactement le contraire. Les nouveaux opportunistes ont la
mémoire très courte.
Evoquer la
Coupe du monde 2010 sans parler de l'Allemagne serait une faute
de goût. Le visage exhibé par les Allemands fut
séduisant, pimpant, allègre. Leur entraîneur
Joachim Löw est animé par un enthousiasme
communicatif. Jamais ces Allemands n'avaient été aussi
joueurs, aussi guillerets. Si Löw reste à son poste
et résiste à la montagne d'argent que vont lui
proposer les clubs anglais, on n'a pas fini d'entendre parler
d'eux. Si Löw a éclairé le destin de l'Allemagne,
Bert Van Marjwick a obscurci celui des Pays-Bas. Vaincus magnifiques
en 1974 et 1978, les Hollandais ont été quelque peu
trahis
par leur nouveau sélectionneur qui avait de drôles
d'idées. "Si nous n'avons pas été
champions du monde jusqu'alors, c'est que nous avons manqué
d'efficacité. J'ai beaucoup de respect pour Rinus Michels et
Johan Cruyff mais moi je veux gagner". Au lieu d'être
un digne successeur Van Marjwick n'aura été qu'un
épigone qui s'est fourvoyé dans un football
sans
panache, froid, distant.
2,26 pour 7,70
Deux
chiffres, l'un objectif, l'autre subjectif. Le premier (2,26) estla
moyenne de buts inscrits lors de cette Coupe du monde. 165 buts pour
64 matches, c'est la 18ème et avant-dernière
moyenne, le bonnet d'âne
étant toujours sur la tête
de l'édition 1990 en Italie (2,21). Le second (7,70) est
la note moyenne attribuée à l'ensemble des 64
matches. Cela signifie que nous avons noté scrupuleusement
chacun des matches -souvent avec bienveillance- pour aboutir à
ce score très médiocre. Ne pas rater une seconde du
feuilleton tînt souvent du pensum. Pouvait-on en attendre
beaucoup mieux? Pas sûr.
Le jeu de football déploie
des forces et des enjeux qui le dépassent et nuisent à
sa qualité. En ces temps de paix relative, il se substitue
d'une certaine manière à la guerre pour témoigner
de son hégémonie. La Coupe du monde de football
ressemble plus à un forum de Davos qu'à un terrain
de jeu. Pendant des mois, elle mobilise et convoque l'économie,
l'industrie, le commerce, la publicité, l'audiovisuel,
jusqu'à la politique et bien d'autres choses encore. Les
équipes de foot
ressentent cette pression qui auraient
plutôt tendance à les chloroformer qu'à les
délivrer, à les inhiber qu'à les galvaniser. La
traduction footballistique est sommairement la suivante : ne
prenons pas de but. Et c'est ainsi que la compétition fut
dénuée de la moindre nouveauté, innovation,
surprise ou originalité. Permettez-nous juste une légère
digression à ce propos pour dire combien la presse a une
responsabilité dans cette pénurie. En 2002, au
Japon, on avait assisté à un match épatant
entre le Brésil et le Costa Rica, défait 5-2 dans les
dernières minutes. Le spectacle avait été
formidable et tout
amateur avait été ému par
la prestation endiablée des Costaricains. Le lendemain,
qu'a retenu la presse? Que le Costa Rica était une équipe
naïve. L'entraîneur Alexandre Guimaraes avait été
licencié sur le champ. Navrant. C'est une caractéristique
médiatique rien moins que révoltante : quand une
équipe faible défend et perd 1-0, elle est
sérieuse.
Elle joue et perd 5-2, elle est dépassée et
folklorique. A ce propos, une vague réunion de
journalistes de France-Football fut édifiante. A la
question posée de savoir s'ils préféraient le
tableau d'affichage ou la qualité du match, ils
répondirent à la majorité qu'ils avaient
plutôt un oeil sur le tableau d'affichage. Un peu comme si
des critiques de cinéma jugeaient un film non sur sa valeur
mais sur le nombre d'entrées en salle. Pour de nombreux
observateurs, la
tentation de bien jouer irait à
l'encontre du résultat. C'est absurde mais c'est leur
vulgate, savamment entretenue depuis la victoire trompeuse de la
France en 1998.
Des
figurants et des zombies
Qu'a t-on appris des équipes
à prioris faibles? Heu...pas grand-chose.
La Corée
du Sud, le Japon, le Chili, les Etats-Unis, assez adroits
techniquement, n'ont pas été très ambitieux
et ont fait de la figuration, trop étriqués pour
jouer les trouble-fêtes. Les lauréats en puissance
qu'étaient la France, l'Italie et l'Angleterre, vrais
zombies, ne méritent pas qu'on leur consacre une seule
ligne, affligeants qu'ils furent du début à la fin.
Le Brésil a été décevant mais avec
Dunga comme entraîneur, fallait-il s'illusionner? L'Argentine
disloquée, le Portugal a
pensé que Christiano Ronaldo pouvait gagner un match à
lui tout seul, la Serbie ne nous a pas permis de nous remémorer
que la Yougoslavie abritait les meilleurs footballeurs du monde
il y a 30ans. L'Afrique du Sud, le Nigeria, l'Australie,
l'Algérie, la Slovénie, la Slovaquie, le Honduras,
la Suisse, la Nouvelle-Zélande, le Cameroun, la Côte
d'Ivoire sont repartis aussi discrètement qu'ils étaient
arrivés. L'Uruguay, le Paraguay, le Ghana ont été
vaillants et volontaires mais n'ont pas défrayé la
chronique.L'Espagne mériterait donc de servir de modèle.
Mais l'élaboration de
son jeu est une mécanique de
haute précision difficile à mettre au point.
Difficile et longue. Et plus personne n'a la volonté de
laisser du temps au temps. Alors, si les Espagnols ont ouvert une
voie, combien vont s'y engager?