Dans son académie de Bamako, au milieu de ses élèves, Jean-Marc Guillou, l’ancien international français et le formateur de réputation mondiale, a suivi le Mondial sud-africain. Il s’est particulièrement intéressé aux performances des six équipes africaines.

Des anciennes gloires du ballon comme Abedi Pelé, Roger Milla et George Weah avaient prédit la victoire d’une équipe africaine dans le Mondial 2010, sous prétexte que celui-ci se déroulait en Afrique du Sud….?

Jean-Marc Guillou : Ce n’était que de la démagogie. Ceci dit, honnêtement, je pensais, au vu de la CAN 2010, qu’il y aurait un plus grand écart entre les finalistes africains et leurs concurrents des autres continents. En fin de compte, ils ne leur ont pas été inférieurs. Les finalistes du Mondial 2006, l’Italie et la France, ne leur étaient pas supérieurs. On peut espérer qu’une équipe africaine devienne un jour championne du monde, mais on a l’impression qu’elle le sera par défaut, plus à cause du manque de qualité des autres.

Beaucoup d’amateurs de foot attendaient le Mondial pour soutenir les équipes africaines. Ce fut une occasion perdue : le football africain a perdu son âme qui était synonyme d’inspiration , de liberté, de goût inné pour le jeu offensif. Celle-ci s’est « déculturée» avec les expatriés évoluant en Europe.

Comment analyser le comportement des six représentants africains?

JMG : L’Afrique du Sud m’a étonné. Je ne la croyais capable de bien figurer. Elle a frôlé la qualification pour le second tour et terminé à égalité de points avec le Mexique qui a présenté une bonne équipe. Ce fut une bonne surprise. Cela ne manquera pas de faire du bien au football d’un grand pays qui ne manque pas de potentialités humaines et économiques. Aux joueurs, dirigeants et entraîneurs de tirer profit de l’effet Coupe du monde.

Les Super Eagles du Nigeria ont été nettement dominé par l’Argentine. Le Nigeria, avec le Cameroun, a été dans les années 1990-2000 l’un des géants de l’Afrique. Il avait remporté la CAN 1994, les Jeux olympiques 1996 et franchi le premier tour du Mondial 1994 et s’était aussi, illustré dans les Championnats du monde des jeunes même si le doute persiste sur l’âge réel des cadets et juniors nigérians. Ce pays possède le plus fort potentiel pour constituer une sélection nationale de top – niveau. Il tarde à le réaliser et compte, de temps à autre, sur une génération spontanée de joueurs.

Mais comme leurs autres frères africains, les Nigérians ont perdu leur spontanéité naturelle au profit d’un recours systématique aux grands gabarits, aux ” monstres ” physiques aux dépens des joueurs subtils et créatifs. Ce constat vaut pour le Cameroun qui a présenté en Afrique du Sud une équipe de costauds, difficiles à désarçonner et seulement deux vrais bons joueurs (Samuel Eto’o et Alexandre Song). Ce fut insuffisant pour produire du jeu, du bon jeu.

Que penser du parcours de l’Algérie?

JMG : La cuvée 2010 fut loin, très loin de rappeler celle de 1982, celle des Salah Assad, Rabah Madjer, Lakhdar Belloumi, Mustapha Dahleb et Ali Fergani. Ils faisaient partie d’une grande équipe qui avait largement le talent pour disputer au moins les quarts de finale du Mundial espagnol mais elle avait victime d’une entente austro-germanique.

La sélection 2010 est certainement plus compétitive que toutes celles qu’on avait vues depuis 1990. Elle est parvenue à briser l’anonymat sportif grâce à l’apport de joueurs évoluant en Europe où ils ont été formés. C’est une équipe de circonstance qui n’est pas issue du formidable potentiel algérien. En Angola, le peu de jeu qu’elle a produit lui avait suffi pour atteindre les demi-finales.

Le Black Star du Ghana vous a-t-il convaincu?

JMG : En 2006, le Ghana a franchi un tour avec une équipe solide mais sans génie. Hier, on qualifiait les Ghanéens de Brésiliens de l’Afrique. Mais depuis 1982, le Black Star n’est plus dominateur. L’ossature de la formation actuelle est celle de l’équipe qui, en 2001, en Argentine, avait disputé la finale du Championnat du monde des moins de 20 ans (battue 0-3 par l’Argentine). Le Black Star a été à la hauteur en Afrique du Sud. Contrairement aux Eléphants de Côte d’Ivoire.

Les Ghanéens jouent ensemble, prennent du plaisir. Ils ont un entraîneur qui connaît le foot et qui a coûté quatre fois moins cher que les sieurs Eriksson (Côte d’Ivoire), Pareira (Afrique du Sud), Le Guen (Cameroun) et Lagerback (Nigeria)

La Côte d’Ivoire a été victime du nombre élevé de ses attaquants de qualité : Didier Drogba, Aruna Dindane, Gervinho, Salomon Kalou, Kader Keita et Seydou Doumbia). De ce fait, on a sélectionné des demis… catastrophiques, pas du tout à la hauteur de l’emploi à l’exception de Yaya Touré et à un degré moindre de Romaric (qui traîne sept à huit kilos de trop). Les autres milieux sont du niveau de la Division II française. Comment, dès lors, disputer un tournoi mondial avec un compartiment aussi faible sachant que le milieu de terrain est le moteur du jeu!

Si tu ne disposes pas de bons joueurs dans l’entrejeu et de défenseurs latéraux qui savent créer le surnombre en attaque et offrir des possibilités d’appel magnifiques (à l’exemple de l’Espagne), tu ne t’imposes pas. La Côte d’Ivoire disposait potentiellement de tels joueurs mais elle a été victime de l’inconstance de ses dirigeants. Qui ne connaissent pas le foot et choisissent des entraîneurs nuls et bornés et leur demandent simplement de faire un résultat honorable, de ne pas prendre trop de buts. Sans plus. Alors le Suédois Sven Goran Eriksson a

fait jouer l’équipe derrière, comme une vulgaire formation de Premier League anglaise. On se regroupe et on attend. Cet expédient a marché face au Portugal qui, à l’exemple de sa vedette Ronaldo, s’est cassé les dents sur une formation qui a gagné en solidarité du fait de l’absence de Drogba? Ce dernier n’a joué que pour lui. Comme, face au Brésil où il s’est planqué avant de resquiller un but. L’équipe, ce n’était pas son problème. Déplorable.

Qui porte la responsabilité de l”échec des Africains? Les « sorciers blancs » leurs employeurs?

JMG : Dès lors que tu as des mauvais dirigeants à la tête des fédérations comme c’est souvent le cas, le football africain n’avance pas. Certains ne font pas preuve de mauvaise volonté mais la majorité brille par son incompétence et par le culte de la…politique du ventre. Et l’on se remet à des intermédiaires voraces pour recruter des ” techniciens ?. C’est une vaste fumisterie. Cela dit, cela se passe aussi en Europe. Mais les clubs y sont solides, structurés et font de la formation alors que l’Afrique fait un appel systématique aux expatriés ou à des nationaux nés et formés en Europe.

Si demain, on veut qu’une équipe africaine dispute les demi-finales de la Coupe du monde (l’Afrique dispose d’un potentiel équivalent à celui de l’Amérique du Sud et de l’Europe), il faut qu’elle acquiert et consolide une véritable culture du foot, comme en Espagne, en Italie où en Amérique du Sud où je rêve d’ouvrir une académie.

Recueillis à Bamako par Faouzi Mahjoub