Milieu cloné
Parler de schémas de jeu en évoquant le 4-3-3 ou le 4-2-3-1 ne veut plus rien dire. Manchester United et Manchester City, par exemple, se présentent en 4-3-3 stricto sensu. Or, les deux équipes n’ont absolument rien en commun puisque quand les hommes de Mourinho refusent le jeu, ceux de Guardiola le prennent à bras le corps. Ce qui importe, c’est la situation sur le terrain du bloc équipe et bien sûr le profil des joueurs. A ce propos, Tolisso (ou Pogba), Kante, Matuidi -le trio semble t-il préféré de Deschamps au milieu de terrain- ça ne vous rappelle rien  ? Vous regardez dans le rétro et vous voyez Karembeu, Deschamps, Petit. Vingt ans après, le même milieu de récupérateurs, la même puissance athlétique, le même abattage et la même pénurie de pouvoir créatif, la même incapacité à prendre le jeu à son compte, la même inaptitude à un jeu de possession cohérent. Contre des sélections à priori beaucoup plus faibles (Australie, Pérou, Danemark), l’équipe de France va avoir la balle. Elle a démontré tout au long des éliminatoires combien elle était empruntée face à des équipes recroquevillées. Son expression collective, son fond de jeu sont inconsistants. Didier Deschamps veut un football d’impact, un football saccadé qui percute, où Griezmann et M’Bappé trouveront des espaces pour perforer les défenses adverses. En certaines circonstances (contre l’Islande au championnat d’Europe, l’Allemagne ou l’Italie en amical), les Français ont été convaincants mais ce furent des feux de paille sans lendemain. Si le sélectionneur français n’avait pas été partisan d’un football à l’emporte-pièce, il n’aurait pas évincé Rabiot. Le Parisien ne réalise peut-être pas la très grande carrière à laquelle son énorme potentiel le prédestine (tout est relatif et il n’a que 23 ans) mais c’est un «  vrai  » footballeur, indispensable dans une équipe qui serait ambitieuse. La convocation du Lyonnais Aouar, à la technique et à la clairvoyance très affirmées en dépit de ses 18 ans, aurait été un éclair dans le casting si conformiste de Deschamps. Mais non, il est définitivement en froid avec un jeu plus sophistiqué ou simplement abouti.  Si le milieu de terrain est tête de liste sur le banc des insuffisances, la défense n’est pas totalement rassurante. Bien sûr, Lloris est un très bon gardien mais il n’excelle pas dans son rôle de premier relanceur et le bloc défensif gagnerait à s’aligner plus haut pour éviter des efforts inutiles. Varane et Umtiti, au Real et au Barça, dégagent plus de sérénité dans leur club qu’en sélection.
La bévue du président  
On s’était promis de ne plus parler de Benzema le paria pour parler de l’attaque des Bleus. Ca ne va pas être possible.  La semaine passée, Noël Le Graët a perdu une belle occasion de se taire  :  «  L’équipe de France a un véritable offensif style offensif avec Giroud, ce qui condamne Benzema  ». On comprend qu’un président de fédération couvre son sélectionneur mais là il va un peu loin. C’est un peu comme s’il disait préférer dormir dans un Formule 1 qu’au Ritz, ce qui ne doit pas être le cas puisque la Fédération vient d’être épinglée par la Cour des Comptes pour dépenses somptuaires. Bas de gamme contre grand standing, voilà ce qui différencie Giroud  de Benzema. A cet égard, l’intervention de Dugarry, qui ne dit donc pas que des bêtises, a paru plus pertinente  :  «  Deschamps prend la France en otage  ». Il voulait dire que l’équipe de France, patrimoine national d’une certaine façon, payait l’animosité définitive du sélectionneur à l’encontre d’un joueur et réglait des comptes personnels au détriment de l’intérêt collectif. C’est peut-être un peu mesquin de voir les choses ainsi mais moins insensé que de dire que Giroud est meilleur que Benzema. La France va donc s’en remettre aux inspirations parfois magiques de Griezmann ou aux accélérations meurtrières de M’Bappé. Le regard assez triste que nous posons sur cette équipe n’est pas une nostalgie du «  c’était mieux avant  », puisque nous avons plus que tout le monde été émerveillé par le Barça du début de la décennie, la meilleure équipe de tous les temps, pensions-nous, et que nous louons la qualité supérieure de la Ligue des Champions. Non, c’est le regret de ne pas prendre de plaisir au football de Deschamps, d’être tout simplement exigeants, épicuriens, «  des mendiants du jeu  » pour plagier une nouvelle fois l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Les néons illuminés d’un tableau d’affichage nous laissent de marbre si la partie est sombre. Que vaut un match que l’on a oublié le lendemain  ? Rien. Que vaut un match dont on se souvient, des semaines, des mois, des années plus tard  ? Tout. De l’équipe de Deschamps, on a tout oublié pour l’instant.