Inexorable
Si cette finale n’aura pas été une cuvée exceptionnelle, elle se classe tout de même parmi les crus  acceptables si l’on se souvient de certaines éditions verrouillées à double tour. Liverpool aura joué crânement sa chance pendant 20 minutes –beaucoup d’enthousiasme, de vitesse, d’intensité- jusqu’à la blessure de Salah dont on n’est pas sûrs qu’elle ait bouleversé le sort d’une rencontre que les Madrilènes ont globalement maîtrisée. Le pressing des joueurs de Jürgen Klopp est d’une folle exigence parce que le bloc défensif est trop bas et que la débauche d’énergie n’est guère tenable 90 minutes. Il y a du Barça des grandes années dans le modus operandi  à ceci près qu’avec Guardiola on ne reculait pas d’un pouce à la perte du ballon. A Liverpool, les efforts et l’usure qui vont avec sont multipliés. A vrai dire, plus les minutes défilaient et plus le Real laissait entendre qu’il ne pouvait pas lui arriver grand-chose.  Comme un diable sorti de sa boîte, Bale a plié le dosser en deux coups de foudre. Techniquement imparfaits tout au long de la saison, distancés dès l’automne de 10 points par Barcelone en championnat, éliminés sans gloire par Leganes en Coupe d’Espagne, il n’y avait plus que l’Europe pour permettre qu’un fiasco se transforme en triomphe. Ni le PSG, ni la Juventus, ni même un Bayern conquérant n’auront pu stopper la machine en route.
Accent français
L’hégémonie espagnole est un peu française. Le destin de Zinedine Zidane est quelque chose d’impensable, d’irréel, de surnaturel. Le Marseillais était déjà une légende dans les livres d’histoire, maintenant il aura droit à un tome pour lui tout seul. Gagner trois Ligues des Champions comme entraîneur entre le 4 janvier 2016, jour de sa prise de fonction, et le 26 mai 2018 dépasse l’entendement. Pour les très grands entraîneurs qui ont rêvé en vain toute leur vie de brandir une fois la Coupe, la grâce du Français doit être désespérante. Une phrase, aussi courte que sublime d’Eric Carrière, ancien milieu de Nantes et de Lyon et voisin de Zidane au Centre de Droit et d’Economie des Sports de Limoges, nous revient avec insistance  : « Zizou va réussir parce qu’il a le goût des autres  ». Voilà comment, avec ce goût des autres, il a réussi à se faire aimer et à apprivoiser une troupe de jeunes hommes dont l’ego est aussi encombrant que la salle des trophées du stade Bernabeu. Il a des intuitions étincelantes  : dès qu’un joueur est remplacé, son successeur devient l’homme du match. Trop de coïncidences ne peuvent plus être de la réussite ou de la chance mais plus sûrement une intelligence très fine des situations, un sens inné pour saisir les matches. Zidane n’est probablement pas un immense tacticien, il n’a pas inventé grand-chose pour ce qui est du jeu mais il a un instinct diabolique. Evidemment, ce n’est pas à l’ordre du jour –et c’est bien dommage- mais on se prend à imaginer qu’il serait le sélectionneur de l’équipe de France en Russie. Le premier nom qu’il aurait coché sur sa liste aurait été celui de Karim Benzema, cet avant-centre hors des modes des «  sérial  buteurs  » dont l’activité, la science du démarquage, du placement, des fausses pistes, la vision et la compréhension du jeu font briller ses partenaires (à l’exception de Cristiano Ronaldo, totalement absent et dont il faudrait peut-être se demander, à tête reposée, si le projet footballistique ne prendrait pas plus de consistance sans lui). Aucun entraîneur ou sélectionneur au monde ne ferait la fine bouche devant le champ d’espérance d’un duo Benzema-Griezmann. Aucun, sauf un, celui qui dirige l’équipe de France. Didier Deschamps fait des choix qui passent comme une lettre à la poste sous l’œil d’une opinion en pamoison.  En cas d’échec, l’accusé de réception pourrait être cinglant.