Se tirer une balle dans le pied
La technologie, c’est formidable, à condition de ne pas en faire n’importe quoi, et les médias en font justement n’importe quoi et de plus en plus. Leur source principale pour juger un match ou un joueur est OPTA, une banque de données qui analyse les 90 minutes du match en temps réel. On voit d’ailleurs trop de papiers dans «  l’Equipe  » et «  France Football  », deux titres du groupe Amaury, cosignés par un journaliste et OPTA. Veut-on nous rendre savant en nous assenant que Duchemol a touché 27 fois la balle du pied droit, 37 du pied gauche, 8 fois de la tête, etc  …  ? Non, on ne devient pas savant mais crétin parce que ça ne sert à rien, strictement à rien, c’est comme si un chroniqueur littéraire nous disait qu’un livre est bon ou non en fonction de son nombre de consonnes ou de voyelles. Tout juste peut-on faire l’intéressant au Café des Sports en proclamant que l’ami Duchemol n’a pas été si mauvais que ça puisqu’il a fait 17 tacles. D’ailleurs, plus la technologie progresse et moins l’analyse est convaincante, comme si l’on s’en servait pour masquer ses insuffisances. Le journalisme n’est-il pas d’ailleurs en train de se tirer une balle dans le pied  ? En Amérique, les organes de presse testent des programmes d’intelligence artificielle capables de faire le compte-rendu d’une partie. Si ces tests s’avéraient positifs, est-ce que les patrons de presse ne feraient pas l’économie de journalistes qui ne serviraient plus à grand-chose  ? Faire un journal sans journaliste ne serait même plus une utopie.
Quand la machine note
On voit déjà sur Canal un mécanisme se mettre en place  : ce ne sont plus les journalistes qui notent les joueurs mais une machine conditionnée par de multiples paramètres évidemment incapables de comprendre qu’une passe géniale de Özil n’est pas la même chose qu’une passe en retrait à son gardien. D’autres exemples aident à démontrer la vanité de l’exercice. Il y a quelques semaines, dans «  France Football  », sous le titre «  Pourquoi Paris doit vendre Verratti  », un long papier argumenté d’infographies illisibles tentait d’expliquer qu’il était temps pour le club parisien de se séparer de l’Italien qui n’avait pas de bonnes statistiques. Déjà, on peut être choqué qu’un magazine de football n’aime pas Verratti mais le procédé employé à le discréditer est totalement pervers  : on veut bien croire qu’il n’a pas une très bonne frappe de balle et qu’il ne marque pas beaucoup de buts mais il faut être aveugle pour ne pas se rendre compte que sa virtuosité s’exprime ailleurs que dans ce qu’ils appellent les «  zones de vérité  » comme si une partie du terrain était plus importante qu’une autre. C’est avec ce même procédé que l’on décrète que Giroud est préférable à Benzema pour jouer avant-centre en équipe de France parce que son ratio nombre de buts/temps de jeu est supérieur. Au sommet de leur art, Xavi et Iniesta avaient des statistiques misérables, ce qui montre bien l’inanité du processus qui se met en place. Savez-vous qu’un joueur qui rate totalement une frappe aboutissant à un but parce qu’elle a ricoché sur le genou d’un coéquipier est à créditer d’une passe décisive au même titre qu’un autre qui, sur coup-franc indirect, fait une passe de 15 centimètres à son partenaire  ? Ce football 2.0 futuriste fait le bonheur d’une clientèle «  boboïsée  » qui préférera bientôt suivre un match sur OPTA qu’en live. A vrai dire, on ne saisit pas le sens de leur passion.
Emotion robotisée
Le foot est devenue, plus qu’un jeu, une industrie lourde, un business parfois barbare, ce qui ne l’exonère pas de son rôle originel  : donner de l’émotion. Pour être diverse et variée selon son ressenti, cette émotion, ce moment de plaisir ne peuvent pas être robotisés, téléguidés par un ésotérisme abruti. Les avancées technologiques sont un outil nécessaire pour les entraîneurs qui peuvent peaufiner des plans ou des systèmes de jeu. Pour le supporter moyen, compte tenu du mauvais usage qui en est fait, ce n’est rien d’autre qu’une pollution. Verratti ne marque qu’un but ou deux par an  ? Si OPTA ne comprend pas que c’est un formidable milieu de terrain, alors il faut laisser tomber OPTA.