Les écarts économiques entre les clubs sont de plus en plus marqués. Le prix des footballeurs a flambé. Les pépites de demain sont de plus en plus jeunes et de plus en plus convoitées. Les écarts de niveau entre clubs de même compétition sont de plus en plus marqués. Le renouvellement de l’élite continentale se réalise à la marge. Les identités locales des clubs pro rentrent en tension avec le projet économique des propriétaires et actionnaires. Le football est traversé par une multitude de courants paradoxaux et a priori inextricables… A moins que la situation ne dépeigne un besoin de transformation  : actant l’évolution du foot et misant sur sa nature  !
Miroir, mon beau miroir… Dis-moi combien je vaux  ?
J’ai lu il y a une grosse dizaine d’années un bouquin qui s’appelait «  Des années de braise aux années de pèze  », un livre publié en 2001 et écrit par Jean Levron sous le nom de Jean Norval. Ça parlait foot et notait la montée en puissance du «  pèze  » sur et autour du rectangle vert  !
Jouons au miroir, tiens  ! C’est-à-dire, je me prends pour le foot, je me regarde dans une glace. Qu’est-ce que je vois  ?
«  J’ai eu 20 ans et j’ai bien vieilli depuis  ! Oh, je ne suis pas vieux au sens où je me détraque de partout, où je n’avance plus, où j’ai pris du ventre, où j’ai perdu des cheveux, où j’ai remplacé mes dents par un dentier, où je squatte les toilettes, où mes intestins, ma rate, mes yeux, mon ouïe, mon genoux… Non  ! Non  ! Non  ! Je n’ai même jamais couru aussi vite et aussi longtemps  !
J’ai vieilli, c’est-à-dire, j’ai acquis de l’expérience et, surtout, j’ai changé, diablement changé depuis ma tendre enfance et mes jeunes années.
Aujourd’hui, Neymar est mon joueur le plus cher de l’histoire. Il a valu un chèque de plus de 200 millions d’€ du Paris-Saint Germain (PSG) au Barça. Plus de 200 millions d’€ juste pour rejoindre une équipe…  ! Je préfère ne pas penser combien il coûte par jour à son employeur, je ne suis pas sûr de prendre la mesure des prix…
Le même club du PSG a déboursé ou va débourser pour un joueur de 18 ou 19 ans, Mbappé, qui a certes réalisé une saison pleine l’année dernière avec l’AS Monaco, la somme de quasi 200 millions d’€ aussi  !
Les transferts de ces deux joueurs ont été des coups de tonnerre à l’été 2017 mais, en vérité, je me doutais bien en entendant alors les cris d’orfraie des plus gros concurrents de l’acheteur qu’ils étaient moins révélateurs d’un manque de fair-play financier que d’une forte mise en tension du marché et de la concurrence.
J’ai encore entendu des prix pour de jeunes garçons qui ne sont pas encore professionnels qui m’ont laissé pantois… J’ai la foutue impression d’être parfois moins un sport qu’un marché  ! Et je vous assure que je ne suis ni politisé ni marxiste ni quoi que ce soit  ! Je suis le foot  : un ballon rond, un rectangle vert, deux buts.  » (…)
Au stade de l’ennui
(…) «  Ça n’est pas que le prix de Neymar qui me donne l’impression d’être un marché, à vrai dire. Parce que le prix de Neymar, autant le dire tout de suite  : je m’en fous. Il peut valoir 10 € ou 200 millions d’€, Neymar, moi ce que j’aime c’est le voir jouer  !
Et puis les signaux étaient déjà nombreux et pas tout à fait récents. Il suffisait de voir les classements des clubs les plus puissants économiquement  ! Le milliard de chiffre d’affaires annuel n’est pas une utopie  !…
Mais quand je vois Neymar et ses coéquipiers défiler sur des pelouses où, comble du suspense, ils ne gagnent que deux à zéro, j’avoue  : je m’ennuie un peu. Oh, je ne me suis pas ennuyé tout de suite. Au début, j’étais curieux. Zlatan à Geoffroy Guichard, j’étais curieux. Je suivais un peu les matchs. Je me disais, sait-on jamais  ! Mais là, honnêtement, si  : je m’ennuie. Et je suis prêt à parier que BetClic et consorts n’aiment pas ça non plus.
Une bonne dizaine d’années en arrière, je me souviens de certains de mes fans qui portaient un t-shirt disant  : «  Bored by the big 4  ». Ça parlait de la PremierShip, et ça concernait Chelsea, Liverpool, Arsenal et Manchester United. Je regarde du coin de l’œil si des fans n’arborent pas de t-shirt avec imprimé «  Bored by the big 6  », pour y ajouter City et Tottenham.
Bref, le suspense n’est plus du tout insoutenable sur les pelouses de foot. Même Neymar s’ennuie  ! Pour ainsi dire, on est comme lui  : on s’emmerde. On s’emmerde en Espagne. On s’emmerde en Allemagne. En Angleterre. En France. On s’emmerde en Europe où, haut suspense, à deux ou trois équipes près (j’ai la flemme de faire un constat précis  !), les quarts de finalistes de la Ligue des Champions sont à peu près toujours les mêmes, l’ineptie du tirage au sort qui peut faire se rencontrer Nadal et Federer en huitièmes de finale garantissant encore à Benoit Paire de passer quelques tours  !
On pourra toujours arguer des affluences dans les stades ou devant les postes de télévision ou sur les applications en ligne, n’empêche  : la compétitivité des matchs est (beaucoup trop) souvent terne  !
Demandez aux Espagnols s’ils pensent qu’Alavès peut gagner le Championnat. L’Atalanta en Italie  ? L’Eintracht en Allemagne  ? Amiens en France  ? Leicester en Angleterre  ?
Oui, Leicester a gagné le championnat, la belle affaire mais pas de quoi se réjouir et d’en reprendre pour dix ans d’une même litanie qui se confirme dans le temps et dans l’espace…  » (…)
L’art Gunner de la gagne
(…) «  Les stades sont fréquentés, certes. Et les télés ont sûrement des téléspectateurs à foison, j’en conviens. Mais j’ai l’impression que les gradins ne se remplissent plus de la même manière… que derrière les écrans, les comportements et les attentes ont bien changé. J’ai la faiblesse de penser que, lorsqu’un club comme Arsenal est sur le podium des clubs les plus rentables du monde alors qu’il ne tutoie plus, au mieux, que des places domestiques et sportives d’honneur depuis belle lurette, un décalage inévitable se crée entre les critères de satisfaction des supporters et des actionnaires. Chez les Gunners, la gagne suscite des querelles d’appréciation  !
«  On n’a pas gagné le championnat  ! clame un supporter d’Arsenal.
– Oui, mais on est diablement rentable  ! répond l’actionnaire d’Arsenal.
– On ne demande pas d’être endetté, mais de jouer la gagne  !
– Nous gagnons plus que la majeure partie des autres clubs…
– Mais on parle de quels résultats, là  ?
– Nous parlons l’un et l’autre de résultat. Mais vous me demandez de rogner sur le mien, qui est bel et bien tangible, pour avoir plus de chance d’atteindre le vôtre, qui est excusez-moi dépendant d’un nombre de facteurs non maîtrisables très élevés.  »
Je crois que je suis au bout d’un cycle… Vraiment. Ceux qui prennent des risques économiques n’ont plus forcément les mêmes intérêts que ceux qui chantent leur amour du maillot. Les maillots sont pris en tenaille entre l’attachement tribal / local et des logiques marketing, ces dernières se nourrissant amplement des premières et de l’ancrage identitaire. On est dans une confusion totale. Les matchs sont régulièrement des théâtres sans réelle compétition. Quel est l’intérêt d’un championnat et de coupes où il ne fait guère mystère qu’ils seront trustés par les mêmes  ? Que suis-je devenu si un môme un peu doué dans mon exercice est l’objet de pressions, de tractations et de valeurs délirantes avant même d’avoir trois poils au menton et d’être effectivement exceptionnel  ?
Et la réponse de l’UEFA à tout ça  ?… La Ligue des Nations. Pfff
Je ne suis pas politisé mais j’ai la foutue impression que je suis assis sur une branche qu’on est en train de scier  !  »
C’est signé le foot devant sa glace, quoiqu’écrit par votre serviteur… Allez, j’arrête le jeu du miroir et je reprends mon «  je  » à moi  ! Vous l’avez déjà compris  : je ne suis pas loin d’être convaincu qu’il est temps de «  passer à autre chose  ». Le foot me semble au bout d’un cycle qui mérite des éclaircissements.
Le foot au bout d’un cycle
Passer à autre chose, c’est-à-dire entériner le versant économique et spectaculaire du foot, le «  sportainment  ». Ça fait bien longtemps que le foot a mis les pieds dans le plat du sportainement, mais rien ne s’organise en accord avec cette réalité. Qu’elle plaise ou déplaise, elle est telle et c’est dommage de laisser la situation s’enfoncer toujours plus loin dans ses retranchements  !
Le foot-sportainement est une réalité que je n’énonce pas pour l’apprendre au lecteur, c’est une réalité connue. Je la rappelle et la met en exergue pour engager chacun à l’acter. Voici le réel, quels peuvent être nos désirs et le plaisir à partir de là  ? A partir de là, que peut-on envisager et réfléchir pour une organisation appropriée du foot  ?
L’Olympique Lyonnais a fêté en 2017 une décennie en Bourse, soit une décennie de comptes rendus qui mettent en lumière les actifs du club, des joueurs en priorité, et un business  : la vente et l’achat d’actifs. Alors  ?  ! Dix ans plus tard, le chiffre d’affaires de l’OL à juin 2016 (218 millions € – Source Boursorama) équivaut peu ou prou au chèque du PSG pour le seul Neymar  !
Le foot est-il pérenne là où les frontières du sport et celles du business s’emmêlent les pinceaux à s’en faire des croches-pattes  ? N’est-ce pas quand on a vraiment une chance de gagner ou de perdre qu’on est en train de jouer  ?
Je suis né stéphanois et, ça tombe bien, j’aime le foot. J’aime un carré d’herbe, mettre mon sweat au sol pour faire des cages et me prendre pour Johnny Rep. J’ai trouvé super quand les matchs ont été plus fréquents à la télé, j’avais vu le Milan AC – OM de 1991 à la radio faute d’être abonné à Canal +  !… J’ai trouvé du charme à la réforme Bosman, c’est aussi elle qui a permis par exemple des clubs comme le Barça de 2008 – 2009, sur terrain il y avait la Masia et les Marquez, Abidal, Daniel Alves, Yaya Touré, Seydou Keita, Eto’o, Henry, Messi…
Mais je ne vais plus au stade. Je ne regarde plus les matchs à la télé… Je continue seulement à en parler et à lire le journal.
Parce que le championnat de France n’est pas la compétition à 20 clubs qu’il prétend être  ! Parce que la Ligue des Champions est une «  sous-NBA  »  ! Parce que je ne suis pas un client de mon club  ! Parce qu’à voir ce qui arrive aux mômes doués de leurs deux pieds, on en vient à espérer que sa progéniture préfèrera le volley-ball  !
Le foot est au bout d’un cycle et voilà une proposition pour l’organiser autrement.
Réorganiser le foot pour l’apprécier encore
D’un côté, mettons des clubs – franchises dans une compétition fermée, faisons l’affaire à l’échelle européenne où tout indique qu’un marché mûr et rentable existe  !
De l’autre, mettons des clubs locaux dans une compétition ouverte, faisons l’affaire à l’échelle des championnats nationaux et donnons à ces clubs la responsabilité et le soin de former les jeunes joueurs.
Les franchises recrutent entre elles et renouvellent la pyramide des âges en allant, sous un format formalisé, piocher parmi les footballeurs des championnats domestiques. Vous voyez le truc  ?
Le PSG affronte ManU le Week-End. Neymar joue contre Pogba. Dans une Ligue Fermée. On ne sait pas qui va gagner et le match est de haute volée. Bref, c’est un peu la NBA  ! Je n’ai pas non plus une imagination débordante ou délirante, donc.
Amiens affronte Rennes le Week-End. Dans un championnat avec montée et descente. On ne sait pas qui va gagner et le match est de bonne facture. Les deux clubs ont une vraie chance de gagner au début du match et d’espérer une place au classement général, voire de soulever une Coupe.
A la fin de l’année, Rennes peut vendre un jeune joueur prometteur à un des clubs de la Ligue fermée via un système de Draft. Des joueurs plus âgés peuvent passer d’une compétition à l’autre également.
On n’interdit pas à Rennes, un jour, si son propriétaire le souhaite, de faire les investissements nécessaires à l’intégration de la Ligue fermée. Mais on établit une hiérarchie claire entre le marché de la Ligue fermée et les championnats domestiques.
On n’interdit pas à Aulas de créer une franchise rhônalpine pour remplir son Stade des Lumières avec une franchise flambant neuve si le modèle de l’OL ne s’avère vraiment relever ni du championnat domestique ni de la Ligue fermée.
On assainit les compétitions, on assainit la danse du ventre autour des pépites, on acte ce qui est et on redonne leurs couleurs aux blasons qui jaunissent, les amateurs de spectacle savent où aller, les supporters fondus d’un maillot savent où ils sont, on sort de la confusion, du paradoxe, de l’ambiguïté. On sort de l’hypocrisie. On a redonné du sens et de l’intérêt aux compétitions.
Lubie  ? Idiotie  ? Folie  ? Faisable  ? Qu’importe, c’est un supporter qui le dit  : le foot pro m’ennuie. A six mois de la Coupe du Monde, c’est un comble.