De Boulogne à Deschamps, le mal perdure
Il y a 48 ans, Georges Boulogne, accompagné de Luis Dugauguez, créait la Direction Technique du Football  , une entité chargée de dessiner une perspective, un style, un sens général. L’approche du football de Boulogne ressemblait à un magistère militaire longtemps combattu par François Thébaud et l’équipe du «  Miroir  ». La discipline, l’engagement, le goût du combat et du jeu défensif étaient les grands principes qui se dégageaient d’un football renvoyé à ses études après chaque compétition. Au gré du vent, des entraîneurs, des époques,  les nuances  ne vinrent jamais transformer la vulgate initiale.
Il y eut une parenthèse enchantée dans les années 1980 mais elle ne découla que de la magie de Michel Platini, bien entouré par une génération dorée (Giresse, Tigana, Rocheteau, Lacombe, Six, Bossis, Trésor… ce n’était pas rien) et un entraîneur, Michel Hidalgo, qui le laissa faire à sa guise.
A la retraite du magicien, les technocrates de la Fédé, Gérard Houiller et Aimé Jacquet reprirent le pouvoir et tout redevint comme avant. L’équipe de France devait   être dirigée par des hommes du sérail – presque systématiquement des entraîneurs en échec dans leur club – et c’est ainsi qu’est arrivé Jacquet, parfait honnête homme, à la suite de la démission de Houllier après la douloureuse défaite contre la Bulgarie en 1993 qui privait la France de la Coupe du Monde aux Etats-Unis.
Jacquet avait été enrôlé à la DTN à 56 ans, une récompense à un bon serviteur remercié par Bordeaux, Montpellier, Nancy. On connaît la suite vertigineuse, un titre de champion du monde en 1998. La Fédération et la DTN devinrent des monuments retranchés dans leurs certitudes. La famille se resserra autour des «  quatre-vingt dix-huitards  » après l’échec de Raymond Domenech.

Les ravis de la crèche    
Le 12 juillet 1998, la presse française a pris une cuite, une très grosse cuite. Elle ne s’en est pas remise, la gueule de bois a fait des ravages. Il y eut pourtant des défaites cuisantes – où la France fut ridicule – qui auraient dû agir comme une piqûre de morphine pour calmer les ravis de la crèche. Mais non, rien à faire, il n’y a pas d’autre manière de jouer au football qu’en 1998. Ce qui a marché une fois marchera de nouveau.
Deschamps, ex-capitaine des  Bleus  et parfaite incarnation d’un football triste, est adulé, «  l’Equipe  » lui a inventé une devise qui revient comme un mantra  :  «  La culture du résultat prévaut sur l’esthétisme  ». Ça paraît simple mais on n’y comprend pas grand-chose. On veut bien que la haine de la défaite ait conduit Deschamps à des sommets inespérés et qu’il l’ait transmise à ses joueurs, mais on ne voit pas très bien ce que l’esthétisme vient faire là-dedans.
L’esthétisme est réservé aux équipes d’artistes, le Brésil 1970 ou le Barça du début du siècle  ; on préférera les termes de sophistication ou de perfectionnisme pour la simple raison qu’avoir appris à lire avec le «  Miroir  » nous  a forgé une opinion  : mieux on joue, plus on gagne. Ce n’est pas un postulat, bien sûr mais il est difficile de penser qu’on peut devenir une grande équipe en jouant au petit bonheur la chance, souvent n’importe comment. Ce que sous-entend Deschamps, c’est qu’entre gagner ou plaire, il faudrait choisir. C’est évidemment absurde, ne serait-ce que parce que si la France avait bien joué à l’Euro, elle l’aurait gagné. La victoire est le plus souvent la conséquence d’un bon match qu’une volonté exacerbée de gagner.
Il faut le dire et le redire  : Deschamps est insensible au jeu de football, n’en connaît pas les subtilités ni les grandeurs. Avoir été totalement épargné après le match catastrophique en Bulgarie témoigne de la béatitude et de l’asservissement qu’inspire le sélectionneur aux journalistes. Passe encore (il y aurait trop à en dire) pour TF1, qui paie une fortune pour diffuser des matches où il convient de retenir la ménagère devant son poste. Mais les intérêts particuliers de «  l’Equipe  » – une qualification de la France est évidemment essentiel à la bonne santé du quotidien – interdisent-ils d’avoir un regard moins dithyrambique  ?
Non, évidemment non. On a mal aux yeux de lire que «  la France a fait le boulot en Bulgarie  », que «  sans Deschamps la France aurait peut-être perdu  ». Il y a même des débats de haute volée  : qui faut-il choisir entre Matuidi, Tolisso, Sissoko, bonnets blancs et blancs bonnets  ? Ca vous paraît insignifiant, pour eux, ça ne l’est pas, tous les journalistes de «  l’Equipe  » l’ont fait savoir dans un sondage interne rendu public  : la France doit jouer avec trois milieux défensifs.
Rabiot a raté un match  ? Dehors, trop fragile. (A vrai dire, on ne voit pas ce que le Parisien viendrait faire dans un capharnaüm où il faut tacler, courir après des ballons insaisissables). Comment peut-on penser que l’absence totale de fond de jeu et de maîtrise technique peut être un gage de réussite  ? Comment ne rien faire pour mettre une ligne offensive dans les meilleures conditions pour exercer son fier talent  (la France a marqué 18 buts dans ces éliminatoires contre 26 à la Suède et 21 aux Pays-Bas, fiasco considérable)? Comment accepter la mise hors-circuit de Benzema quand on sait que si Domenech avait pris la même décision, sa tête aurait été mise à prix le lendemain matin  ? Comment jouer si bas dans un esprit très minimaliste alors que les Français pourraient et devraient prendre le jeu à leur compte  ? Comment l’idée de création et d’imagination serait-elle une tare de ringard romantique plus qu’une une vertu pour déséquilibrer l’adversaire  ? Nous nous posons toutes ces questions, bien d’autres encore. Nous sommes les seuls, nous le regrettons. Il  y aurait tellement mieux à faire qu’à la résignation s’ajoute la colère. Tant pis, on supportera sans doute l’Espagne et l’Allemagne en Russie et toutes les équipes qui ne se moqueront pas du jeu.
Le football existe sans Deschamps, ouf  !