Le syndrome 1998

Il faut se replonger 20 ans en arrière. A quelques semaines du début de la Coupe du Monde 1998 chez elle, la France est décevante, sa victoire difficile à pronostiquer. A ce moment-là, déjà, « l’Equipe » est seule en piste. « Le Sport » est mort, les réseaux sociaux pas nés, elle fait la pluie et le beau temps. Elle supporte l’équipe de France à quelques exceptions près : Vincent Duluc, – à l’époque reporter – parce qu’il aime le football, Gérard Ejnes, directeur-adjoint car il n’aime pas Jacquet et Jérôme Bureau, directeur de la rédaction parce qu’il est féru d’athlétisme et qu’il n’est pas trop doué en foot. En 1993, au moment de l’affaire V.A-OM, Bureau faisait un billet tous les jours pour décréter que Tapie était innocent d’une corruption pourtant avérée. Tapie fascinait Bureau qui était devenu son attaché de presse. Passons. La veille de l’ouverture de la compétition, Bureau se lâche, comme s’il ne connaissait pas les caprices d’un ballon : « Si la France gagne la Coupe du Monde, je ferai le tour de la place de la Concorde tout nu ». Il partira directeur des programmes à M6. On connaît la suite… Pendant que les rotatives tournent toute la nuit du 12 juillet, les esprits s’échauffent. Aimé Jacquet parade au JT de 20 heures de Claire Chazal le lendemain devant 20 millions de téléspectateurs. A un tir au but près manqué par les Italiens en quarts de finale, le sélectionneur aurait dû se barricader dans son village du Forez, à Sail-sous-Couzan. Les destins se jouent parfois à peu de chose. Il y va fort, Jacquet, d’une voix encore chevrotante de colère : « Jamais je ne pardonnerai aux gens de « l’Equipe », ils m’ont fait trop de mal ». (Serait-il tombé en syncope si le « Miroir du Football » avait encore existé ?). 20 millions de fanatiques pas toujours sobres entendent ça. « L’Equipe » vend beaucoup de journaux mais est détestée. Cette équipe méritait-elle d’être adulée ? Sur les routes du Tour de France qui vient de commencer, les voitures arborant le logo de « l’Equipe » sont caillassées, les journalistes vilipendés. Vent de panique à Issy-les-Moulineaux, siège du journal. Jacquet a demandé des têtes. Le 26 juillet, à l’heure du repas dominical, Jacques Goddet, ancien co-fondateur du quotidien, téléphone à la famille Amaury, propriétaire du groupe de presse et lui demande de trancher. Pour calmer la meute, Ejnes est exclu. Il restera 15 ans dans un placard doré, responsable des éditions « Prolongations », propriété du groupe. Jacquet a refait l’organigramme d’un journal. Le temps aidant, les choses se calment.

Renoncement

On ne peut pas faire l’économie de ce préambule, psychodrame de série B, pour bien comprendre que la jurisprudence Jacquet a calmé les ardeurs et généré une forme de renoncement à la critique. Bien sûr, il y eut l’Afrique en 2010, cet épisode foireux de Knysna où Domenech en a pris plein la tête. Mais c’était une proie facile. Ce chic type était un entraîneur calamiteux qui avait réussi à se faire détester de Zidane. Plutôt élogieuse durant la parenthèse Blanc, « l’Equipe » va tomber en pamoison devant Deschamps le 23 novembre 2013 quand la France se qualifie pour la Coupe du Monde au Brésil en battant l’Ukraine 3-0. Battu 2-0 à l’aller après un match déplorable, les Français se ressaisissent au retour. Ce n’était que l’Ukraine, une sélection si quelconque, mais la délivrance fut à la hauteur des craintes suscitées par une éventuelle élimination. Deschamps est érigé en monument et ne cessera depuis d’être glorifié comme un grand entraîneur. L’élimination sans gloire contre l’Allemagne (1-0 sans avoir rien tenté) en 2014, la finale de l’Euro en 2016 seront vécus comme des succès dus à la science de Deschamps,5 ans d’ancienneté le 8 juillet prochain. Il aura traversé ce lustre comme une parfaite sinécure. Les compliments frôlent parfois la flagornerie. Aucun journaliste de « l’Equipe » n’aurait-il donc le droit au dissentiment avec un sélectionneur qui n’a jamais su donner une identité à son équipe ? La psychose Jacquet est-elle paralysante ? A mots très feutrés, on commence à écrire que le jeu de la France est un peu défensif. Mais c’est à peine perceptible, en tous cas noyé dans un flot d’encre rose. Est-ce la crainte que la France gagne la Coupe du Monde 2018 qui crée l’autocensure, la hantise que le fils spirituel de Jacquet demande lui aussi des comptes ? Sûrement un peu de tout ça. Ne pas adhérer à l’idée que Deschamps est l’homme qu’il faut, indétrônable comme la Reine d’Angleterre serait comme une forme d’irrespect, une plaisanterie farfelue. On n’hésite pourtant pas : Deschamps est bien un entraîneur très ennuyeux qui ne tire pas le maximum d’un groupe talentueux. Plus « l’Equipe » loue chaque matin ses mérites et plus notre scepticisme se renforce. Imaginons – même si les chances sont infimes – que la France n’aille pas en Russie et la règle des trois L (léchage, lâchage, lynchage) initiée par Jean-François Kahn à « l’Evènement du Jeudi » se mettra en branle. Ce sera trop tard. La promotion aussi aveugle de Deschamps ne sert pas le football français.