Un jugement erroné
Tout part de l’Euro : la participation de la France en finale a été vécue comme une réussite. Un match bien ficelé face à l’Islande, un autre gagné au forceps – et grâce à Lloris « le maudit » – contre l’Allemagne, une finale perdue et plutôt moche ont suffi pour décréter que les Français voguaient sur les bonnes ondes. Ce n’était qu’un leurre, un trompe-l’œil : le jeu de l’équipe de France fut médiocre et il n’y avait pas de quoi grimper au rideau. La mauvaise interprétation fut une incitation à ne surtout rien changer : Deschamps sait faire gagner. Mais où l’analyse cloche, c’est qu’on ne peut pas toujours gagner en jouant à peu près n’importe comment. Le match amical contre l’Espagne (0-2) où les Français n’avaient vu ni le jour, ni la balle, aurait dû mettre la puce à l’oreille, servir d’alerte. Bof ! Pas grave, ce n’était qu’un match sans enjeu. On veut bien croire qu’à la fin d’une saison harassante – Griezmann a joué 63 matches – les jambes ne répondent plus. On aurait voulu paraphraser l’écrivain Emile Henriot qui disait que « la culture, c’est tout ce qui demeure quand tout est perdu », ce qui, transposé au foot signifierait que « le fond de jeu, c’est ce qui maintient une équipe en vie quand elle est fatiguée », mais le fond de jeu, on a beau le chercher, on ne le trouve pas. Il nous souvient qu’au début de la décennie, les Espagnols avaient du mal avec leurs matches de qualification. Ils s’en sortaient bien parce que justement ils avaient un fond de jeu qui venait à leur secours. Deschamps n’aime pas le fond de jeu, il n’aime que le jeu par à coups, le jeu brusque, saccadé, le jeu de contre-attaque. Voudrait-il avoir une assise technique qu’il ne ferait pas les mêmes choix individuels.
Sissoko l’intrus
Si on insiste lourdement sur le sympathique milieu remplaçant de Tottenham, c’est parce qu’il symbolise le mauvais-goût de Deschamps. Sissoko pourrait éventuellement dépanner comme défenseur latéral droit. Mais ailier ou piston droit, on frôle presque le ridicule. A part l’Argentine –Messi, Agüero, Dybala,Higuain, Di Maria- aucune équipe au monde ne voudrait se passer de Mbappé, Dembélé, Benzema, voire Lemar. La France, elle, considère qu’elle le peut. D’ailleurs, Deschamps peut tout se permettre. Sélectionneur indéboulonnable, intime du président de la Fédération Noël Le Graët, légende mythifiée par la presse depuis 1998 (Duluc de « l’Equipe » a juste osé dimanche qu’il avait un peu manqué d’audace), il travaille sur du velours. Mais être capitaine d’une équipe championne du monde vous dote-t-il par essence et principe d’une sensibilité au jeu, d’un esprit constructif pour envisager le football ? Non, évidemment non. Et c’est ainsi que Matuidi, le plus combatif mais pas le plus clairvoyant des joueurs, que Payet, retenu uniquement parce que c’est un maître pour frapper les coups de pied arrêtés, et que Sissoko donc, mi-arrière, mi-ailier mais à la vision de jeu rudimentaire, sont chargés d’animer le jeu de la sélection. Et que dire des louanges incessantes à l’égard de Giroud, certes efficace sous le maillot bleu mais qui n’est pas le plus inspiré des avants-centres ? Ce quatuor-là peut-il véhiculer un minimum de fluidité, de réflexion, de sérénité ? Malheureusement non. On fait état de la jeunesse de Mbappé et Dembélé mais tous les deux ont l’expérience de la Champions League et l’argument ne sert qu’à promouvoir Sissoko et le penchant naturel du sélectionneur pour un jeu à tendance défensive, sa nature profonde. Propagandiste d’un football sans passion, sans cœur, sans joie, Deschamps considère qu’une partie de football est un devoir, pas un plaisir. Il nous inflige donc des pensums. Peut-il changer ?La France a une génération dorée. Il ne faudrait pas qu’elle s’abîme dans les restrictions et le pragmatisme trouble de Deschamps, incarnation du pire du football : l’avarice et la disgrâce.