Le bon numéro
Le choix de Jardim, profil d’ascète dans l’univers princier de la flambe, a pu étonner. Le Portugais ne paie pas de mine, ne se la raconte pas, ne joue pas un rôle. Il n’apparaît pas dans les médias et semble vivre les astreintes des conférences de presse comme un pensum. Il refuse toute forme d’interview sauf pour un dialogue très intéressant dans le Journal du Dimanche du 16 avril dernier avec Edgar Morin, sociologue et intellectuel avec qui il a beaucoup d’affinités. Si la discrétion était une vertu, alors Jardim serait un saint.
Lorsqu’il débarqua à Monaco en juin 2014, Ranieri venait d’être remercié sans beaucoup d’élégance. On attendait des noms ronflants pour entraîner une équipe qui venait de faire des emplettes à 90 millions d’Euros en s’offrant Falcao et James Rodriguez. Comme il était alors sous contrat avec le Sporting de Lisbonne qui ne voulait pas le laisser partir, Monaco a même dû payer trois millions d’euros au club portugais pour le libérer. On s’est vaguement souvenu que le Sporting jouait un football plutôt spectaculaire mais sans retenir le nom d’un entraîneur qui avait pourtant déjà réalisé un bon parcours avec Braga, puis l’Olympiakos en Grèce, où il fut évincé alors que l’équipe avait 10 points d’avance en championnat. Ses relations avec le président étaient, paraît-il, exécrables.
Il n’a que 36 ans quand il découvre le stade Louis II mais ce n’est plus le perdreau de l’année, il a commencé à entraîner à 27 ans, dès qu’il a perçu qu’il était un joueur secondaire. On aurait tendance à oublier l’esprit résolument offensif des Monégasques à son arrivée. Mais trois défaites plus tard et une place de lanterne rouge, alors que son éviction est presque programmée, il change totalement son fusil d’épaule, durcit considérablement ses principes et, peut-être contre son gré, mise tout sur la solidité défensive : il faut prendre des points et, compte tenu que ses joueurs n’ont pas assimilé sa méthode initiale, il muscle le jeu. C’est là que Monaco gagne ses matches 1-0 et ne développe plus grand-chose. Les succès aidant et la confiance qui va avec, il a pu revoir sa copie et revenir à un jeu de contre, certes, mais un contre explosif et pétillant. Jardim est un pragmatique qui s’adapte mais un pragmatique éclairé. S’il fallait jouer le catenaccio comme l’Inter il y a 50 ans, il saurait faire. Jouer la défense en ligne avec recul-frein comme l’avait inventé Sinibaldi avec Anderlecht ne lui poserait pas davantage de problème. Si un diplôme docteur es-tactique existait, il sortirait major de sa promotion. L’écho raconte qu’avec ses trois adjoints -les mêmes depuis ses débuts- ils noircissent de croquis ésotériques les tableaux noirs de son bureau. Ce n’est pas un luxe quand on doit rencontrer la Juventus.
Forcer le verrou
On a beau raconter ce qu’on veut sur le pouvoir offensif de cette Juve, sa culture et sa nature n’ont pas changé depuis la nuit des temps : la protection de son but est prioritaire, le calcul est son mode de vie. Il a encaissé 2 buts lors des 10 matches de cette Champions League et vient d’éliminer le Barça (3-0, 0-0) en concédant 5 occasions en 180 minutes. Son trio défensif est imposant : Buffon, jeune homme de 39 ans, trône derrière l’éternel duo Bonucci-Chiellini qui connaît toutes les ficelles des techniques défensives, y compris les moins autorisées. Pour franchir pareille muraille, Jardim sait qu’il n’aura qu’une solution : que son équipe fasse encore plus dans l’insouciance, la légèreté, l’animation offensive. C’est peut-être se jeter dans la gueule du loup des redoutables buteurs que sont Higuain et Dybala mais il n’y aura pas d’autre salut que le jeu par la multiplication des prises d’initiative. Pour tenter de créer le surnombre, la participation des deux latéraux Mendy et Sidibé (ou Touré) sera essentielle. En marquant 145 buts depuis le début de la saison, Monaco a fait beaucoup. Il devra faire encore un peu plus. Jardim le perfectionniste a dû étudier la question. On peut lui faire confiance : si Monaco est éliminé, ce sera avec les honneurs du jeu.