Douche froide
A force de gagner des matches en bois contre la Bulgarie ou le Luxembourg, tout le monde avait considéré que la France était une grande équipe et, pour les plus optimistes, qu’elle était même favorite de la Coupe du Monde 2018 en Russie avant d’avoir composté son billet. “L’Equipe”, dans son édition du 27 mars, avait fait très fort avec un dossier de cinq pages qui étalait en long et en large les grandeurs de la sélection. Depuis la nomination de Deschamps, Vincent Duluc, délicieux chroniqueur -parfois fin connaisseur- tombe dans la flagornerie avec “cet entraîneur qui ne sait que gagner”. Parfois, lors de l’Euro qui nous laissait sceptique, on se demandait si on n’était pas des rabats-joie en faisant la fine bouche alors qu’une avalanche de louanges pleuvait sur Lloris et ses coéquipiers. C’est pas toujours confortable de penser le contraire du Landerneau, pas toujours facile d’être à peu près certain que la France avait volé plus que gagné sa demi-finale contre l’Allemagne quand on nous certifiait que c’était par sa science du contre. Et voilà, le premier adversaire consistant venu, la vérité est tombée en même temps que les masques, ce fut la douche froide. Toutes ces victoires à l’arraché contre des sélections médiocres n’étaient qu’un leurre, un trompe l’oeil.

Espagnol
Foot contre pousse-ballon
Pour amical qu’il fût, ce match contre l’Espagne a servi de révélateur et éclairé la différence qu’il y a entre une équipe qui joue au football et une autre au pousse-ballon. L’intouchable Didier Deschamps, consacré personnalité numéro 1 du football français en 2016, devrait plancher davantage sur le dictionnaire du football : efficacité, pragmatisme, réalisme sont ses trois mots fétiches. C’est un peu court. Il a oublié qu’il y avait aussi par ordre alphabétique créativité, finesse, intelligence, sophistication, tactique, technique, autant de termes qui fondent l’essence d’un jeu collectif. Il ne connaît pas ces termes, n’a d’ailleurs jamais voulu les connaître et il est trop tard pour qu’il fasse l’apostasie d’un foot hormonal qu’il chérit depuis sa naissance au professionnalisme. Nous avons été frappés par exemple par la performance transparente d’Adrien Rabiot, jeune homme que l’on avait découvert par hasard quand il avait 17 ans et qui nous avait subjugué : plein d’aisance et d’élégance, tête haute, son pied gauche était soyeux : une vraie dégaine de footballeur. On dirait que lorsqu’il joue en équipe de France, tout ce qu’il a pris en muscle, il l’a perdu en cervelle. Il erre comme une âme en peine, ne sait pas s’il doit défendre ou attaquer. Il ne sert à rien de sélectionner des footballeurs qui doivent jouer contre-nature. Et, alors qu’on est épaté par la qualité technique du jeune marseillais Maxime Lopez, on en vient à espérer que Deschamps ne fasse pas appel à lui, ce serait forcément un naufrage. Avec ses 65 kgs tout mouillé, il ferait tâche dans cet univers du milieu du terrain où l’on privilégie des Matuidi, Sissoko, Tolisso et consorts, les “box to box” dont les centres de formation sont si friands et qui finissent par polluer la Ligue 1. L’Espagne montre que le football, c’est aussi une culture, un style, un esprit. Il faut être habité par le jeu pour promouvoir une identité, Deschamps n’est obnubilé que par la gagne. Le reste, pour lui, c’est du folklore, de la fantaisie propres à amuser les rêveurs. Son manque de sensibilité à envisager le foot est déroutante. Il ne veut pas savoir que sans fonds de jeu, il ne peut y avoir de grandes équipes.
Classe biberon
A quoi sert d’avoir probablement le potentiel individuel offensif le plus fourni au monde si c’est pour alimenter une formation dont la défense est à 20 mètres de ses buts et dont la construction est le cadet de ses soucis? A pas grand-chose, si ce n’est à jouer d’hypothétiques contres. Mbappé, Dembélé, Coman, Martial, Lemar -la liste n’est même pas exhaustive- sont des flèches, des surdoués (au moins du jeu de contre-attaque) d’une classe biberon, personne n’en doute. Certains se brûleront peut-être les ailes, d’autres atteindront les hauts sommets auxquels ils sont promis. Mais attendre d’eux qu’ils fassent des miracles dans une équipe dénuée de toute consistance technique et tactique est une chimère. Le meilleur joueur du monde, fût-il Messi, ne peut pas faire gagner une équipe tout seul. C’est rageant, parce que jamais la France n’a eu un tel réservoir d’attaquants de haut vol (en plus des sus-nommés, si Benzema, Ben Arfa,Fékir, Lacazette ne sont pas en ce moment en odeur de sainteté, leur valeur est incontestable et avérée) mais il faudrait tout reprendre à zéro avec cette équipe collectivement en déshérence. Avec Deschamps, ça ne semble pas possible. On lui reconnaîtra une certaine aptitude à maintenir un climat serein et détendu dans le groupe mais un moniteur de colo, ça suffit pas.
Julien Lopetegui, digne héritier
On avait quitté l’Espagne depuis son Euro totalement raté. Après avoir dominé le monde de 2008 à 2014, elle semblait éreintée, comme rassasiée par tant de trophées, à l’image de son sélectionneur Vicente Del Bosque, qui n’avait plus la foi. Il a passé le témoin à Lopetegui, donc, entraîneur de l’équipe espoirs jusqu’alors. Le matin du match, ses propos sonnaient juste : “Le style, c’est plus fort que les sélectionneurs”. Son bilan de 7 victoires consécutives (21 buts) plaide pour lui. On était à cent lieues d’imaginer une équipe aussi portée vers le jeu, ce fut parfois un pur ravissement, comme une reconnaissance joyeuse des fières années. Bon, ne nous emballons pas, c’était il est vrai un match amical. Mais il y a des gestes, des attitudes qui ne trompent pas. Les Espagnols peuvent nous réconcilier avec les sélections nationales qui n’ont plus guère d’attrait depuis qu’elles sont malmenées par la puissance des clubs.
Bon, enfin, peut-être “L’Equipe” réfléchira -t-elle à deux fois avant de faire de la France la nouvelle égérie du football et le favori de la prochaine Coupe du monde. Sauf à prendre un abonnement à la méthode Coué, ça devrait être possible. D’ailleurs, qui dit que les thuriféraires de Deschamps ne vont pas retourner leur veste dès demain? Ca vous étonnerait? Nous, pas trop.