L’affaire Mounier est une illustration bien concrète de l’équation complexe que les clubs de foot doivent gérer, entre fanatisme crétin et ferveur populaire. Avec une ambiguïté qui n’arrange rien  : si les clubs ont besoin de rassembler autour de leurs couleurs, c’est à l’aune des performances sportives comme d’objectifs commerciaux.
Le foot est un jeu qui suscite de l’amusement.Il génère dans le même temps des comportements de rassemblement. Cela peut prendre plusieurs formes  : du compagnonnage au fanatisme. Ou comment le foot réunit les gens jusqu’à participer de leur identité et, parfois, les y enfermer. Au grand besoin des clubs professionnels.
Remontons le fil pour mieux comprendre les entrelacements de la pelote de laine.

Se retrouver autour du foot
C’est l’histoire d’un mec qui arrive près d’un terrain de foot. Des types sont en train de jouer. Le nouveau venu les interpelle puis se mêle à la partie. Voilà pour le premier plaisir  : courir, contrôler, passer, bref  : jouer.
Mais jouer… avec les autres  ! Quoique d’abord physique, ce plaisir se prend avec d’autres joueurs. Certains deviendront des copains  ; d’autres seront des partenaires de jeu appréciés peu ou prou, coéquipiers ou adversaires.
Le temps passe, les parties de balle se renouvellent, voici du compagnonnage  !

Se retrouver autour d’une équipe
Le temps passe et fait son œuvre. De parties en parties, c’est une pratique qui s’installe et, avec elle, son corollaire, la constitution d’une équipe  : des joueurs qui souhaitent jouer ensemble, s’accordent et se retrouvent régulièrement.
Des habitudes se prennent. Jouer à telle heure, tel jour, à tel endroit.
On se forme en association. On s’inscrit dans un championnat. On prend une licence. L’équipe cherche à étoffer son effectif, avoir des remplaçants. Des plans de jeu, pourquoi pas  !
Des joueurs font carrière au sein de l’équipe  : on a démarré jeune, remplaçant, fait son trou, appris des autres, à son tour on apprend à des jeunes, sur qui on perd bientôt du terrain, on vient aux entraînements et moins aux matchs, ou l’inverse, on s’absente, on entraîne, on préside, on s’écarte tout en demandant des nouvelles, etc.
Qu’importe les biographies de ceux qui passent par l’équipe… On finit par passer par l’équipe et, l’équipe, elle, rester. De la pratique de quelques-uns s’est construit un collectif qui perdure.

Porter des couleurs
En même temps qu’elle s’est pérennisée, l’équipe s’est enracinée. Elle s’ancre. Des liens se tissent avec ce qui l’entoure  : la Mairie pour accéder au stade avec des douches les jours de grand match, le club voisin pour faire des commandes groupées de ballons, le bar du coin pour la tireuse à bière à l’occasion de l’assemblée générale… On en connaît l’existence, on a un ami qui y joue, une fille qui y a joué.
On suit l’équipe, on l’aide, on la supporte. Elle a découvert de nouveaux terrains  : après le bout de pelouse du quartier, le quartier de l’autre côté de la ville, la ville d’à côté, le club à l’autre bout du département… On supporte son équipe un peu partout, on porte son maillot, on se raconte les histoires entre copains, en famille, entre voisins, entre collègues de bureau… Des filiations s’opèrent. Des transmissions. Une culture se bâtit, pas à pas. Solide. L’équipe voyage  ; elle représente  ; ses couleurs se mélangent aux couleurs de sa ville.

Les Verts de Saint-Étienne
Né à Saint-Étienne, on n’aime ou pas le football, on a un peu – beaucoup – passionnément du vert en soi. Le vert de l’ASSE. Une équipe corpo au départ. L’équipe d’un quasi «  peuple vert  » aujourd’hui.
Du plaisir simple de jouer au fanatisme, pour que le foot génère des comportements aussi divers de rassemblement, il faut de longues années, des histoires nombreuses et entremêlées, du club, de toute une ville, des joueurs, des personnes… et le foot n’est plus l’unique facteur de rassemblement. La couleur y a pris sa part.
L’affinité partagée par les Verts ne tient plus seulement au foot, elle tient aussi aux Verts. Une couleur mise au pluriel dont l’étude sociologique conclurait à la polysémie.Une couleur pour dire un club autant que des supporters ou des sympathisants… L’ASSE est la clef de voûte d’un terme, les Verts, qui la dépasse.
L’affinité partagée par les Verts est diversement vécue parmi ceux qui la partagent. Le peuple est «  un  » au besoin d’interpeller tout le monde,mais personne n’est dupe  : parmi ceux qui font corps, tous sont différents et c’est bien la complémentarité de ses membres qui font l’ensemble homogène.

Les Verts et l’affaire Mounier
Du côté des Verts, certains ont cru nécessaire et bon, sans doute, de percuter la politique de recrutement de l’ASSE et d’opposer à l’arrivée d’un joueur une fin de non-recevoir à force d’intimidations et de menaces explicites et réaffirmées. Le joueur avait été formé sous les couleurs d’un autre club et, crime indépassable, a proféré dans sa carrière des phrases peu amènes à l’encontre des «  Verts  ».
Du côté des Verts, certains se sont indignés que la direction du club s’adapte aux exigences des supporters, voyant dans le renoncement du prêt d’Anthony Mounier une forme de démission, de laisser-aller. Une inclinaison devant la force des supporters, quelle qu’elle soit.
D’autres ont estimé qu’il était préférable de protéger un joueur dont l’intégrité physique était menacée, ainsi que celle de sa famille.
D’autres encore ont trouvé qu’il était sage de mettre l’équipe au-dessus de tout et de la prémunir d’une crise interne qui la priverait de sa relation privilégiée avec ses supporters les plus ultras, dans l’intérêt de ses résultats en championnat.
Une même situation, plusieurs angles d’attaque, du grand classique. Mais un sujet latent peu ou pas abordé.

Bande à part ou bande de cons
Sans doute entendra-t-on le Président critiquer vertement les supporters du club dont il détient des parts. Il les critiquerait avec d’autant plus de légitimité qu’il était supporter avant d’être actionnaire et dirigeant.
Nul doute que les derbys ne manqueront pas de souffler sur ces braises. Avec l’appui de tous ceux qui gravitent et / ou sont les acteurs de ces matchs  !
Dans les travées vertes, il sera difficile d’afficher toutes les nuances d’avis comme il est difficile de débattre. Si les Verts sont un peuple, ils fonctionnent hors démocratie et la polysémie évoquée plus haut se traduit bien dans l’instant.Les Verts veulent tout dire et, donc, ils sont partout et nulle part  : la société des Verts, ce sont quelques corps constitués et une ribambelle de personnes extrêmement volatiles. Si tous se retrouvent dans l’hyper-lieu Geoffroy Guichard, leur «  Mecque  » de leur «  Jérusalem  » Saint-Etienne, leur affinité ne s’inscrit pas dans une structure d’échanges particulière. Hormis les circuits reliant les clubs de supporters à l’ASSE où se mêlent sans doute les collectivités locales, les échanges se disséminent, qui au travail, qui dans un bar, chez le boulanger, sur les réseaux sociaux, etc.
N’ayant jamais aussi bien porté leur pluriel, les Verts découvrent que leurs rangs serrés chantent faux. Voilà qui est bien embarrassant pour le club (en attendant que l’adversité ne resserre -artificiellement  ?- les rangs). Ses travées sont son cœur battant. Passent quelques hoquets,pas la dissension. C’est que le club a besoin de son peuple  : il faut pousser l’équipe, acheter des maillots, nourrir l’image, faire vivre la légende, poursuivre l’œuvre de transmission  ! Les supporters sont des clients autant que des apôtres  !
Et les supporters sont complexes  : celui-là même qui ne comprend pas l’attitude des plus durs à l’encontre de Mounier va se réjouir de leurs chants tribaux le jour du match… Comment trouver l’équilibre  ? Jongler entre la foule et le feu  ? Faire bande sans faire bande de cons  ?

Gérer la complexité
Les réponses que peut apporter l’ASSE sont d’autant plus difficiles que le club est traversé par des logiques très diverses, adverses ou complémentaires selon la gouvernance, des logiques sportives, financières, territoriales et d’autres, par le prisme desquelles la situation prend tours et détours. Le club a autant besoin de travées pleines que d’une image fair-play , que de travées bruyantes, etc.
Le PSG a connu et connaît les mêmes interrogations  : des ultras dont les violences avaient été gérées par la présidence Leproux, et dont les encouragements ont fini par manquer au spectacle du Parc des Princes.
L’identité exacerbée, parfois excluante et/ou violente, est un élément du spectacle et un levier de rassemblement.
Les clubs professionnels de foot sont des objets sociologiques fantastiques, des hybrides assez peu identifiés, assez mal identifiables, dont on sous-estime la complexité et dont il est remarquable d’observer qu’on perd un peu la trace. Après avoir construit un rassemblement aussi puissant qu’hétéroclite, ne sont-ils pas devenus suffisamment monstrueux pour ne plus aimanter davantage mais entamer un long cycle de fractionnements  ?
Il est entendu que l’ASSE aurait gagné à pouvoir s’appuyer sur une meilleure démocratie pour gérer une telle complexité, avec davantage de capacité à s’adapter aux nuances des Verts et à convenir d’un socle d’exigences communes autour d’une affinité élective dont le trésor et le danger réside bien dans son pouvoir d’attraction tous azimuts.