Tel joueur, tel entraîneur
Le sélectionneur de l’équipe de France a 48 ans, toutes ses dents, un palmarès long comme un jour de Noël sans jouet, une cote de popularité au beau fixe. Ce n’est plus un temps où l’on modifie son mode de pensée ou alors à la marge. On aimerait y croire, ça ne servirait à rien. Deschamps n’est pas franchement passionné par le jeu de football, juste par la radicalité d’un tableau d’affichage. Ses nuits de sommeil doivent être inversement proportionnelles à celles de Pepe Guardiola qui aime à dire «  qu’il ne dort pas bien quand son équipe gagne en jouant mal mais qu’il dort bien quand elle perd en jouant bien  ». Qu’elle joue bien ou mal, en ce moment Deschamps doit bien dormir car la sélection française perd très peu et ce n’est pas parce qu’elle ne joue pas très bien qu’il aura des nuits agitées. «  L’important, c’est les trois points…  » Il ne croit qu’à une chose  : l’efficacité, la rentabilité, le pragmatisme, la fiabilité. Une chose le met hors de lui  : encaisser un but en contre-attaque, signe pour lui d’un manque de sérieux et de solidité digne de footballeurs immatures. D’ailleurs, l’équipe de France ne prend jamais de buts en contre, les joueurs savent que le boss leur remonterait les bretelles. Les précautions défensives, l’engagement, l’impact, la détermination sont les versets de son évangile  : un match se gagne au forceps ou ne se gagne pas. Il a tout gagné ainsi comme joueur  ; la transmission à l’entraîneur a été simple et fidèle  : tel joueur, tel entraîneur. Etre capitaine de Marseille vainqueur de la Champions League en 1993 et de la France championne du monde en 1998 vous consacre comme homme de la situation, vous propulse dans le monde des intouchables et vous coiffe d’un statut de «  winner  », avec lequel toutes les circonstances atténuantes vous sont accordées.  Aurait-on pensé que la France avait réussi son Euro si le sélectionneur n’avait pas été Deschamps  ? Peut-être pas parce que c’était un Euro somme toute quelconque.

Bousculade au portillon
Deschamps rêve sûrement d’avoir une grande équipe de France en 2018 pour la Coupe du monde en Russie, où elle sera très probablement conviée. Là aussi, c’est un vœu pieux, jamais une équipe n’est devenue grande sans véritable identité, quand l’affrontement hormonal tient lieu de vertu  première. Les deux dernières grandes sélections nationales, l’Espagne de 2008 à 2012 et l’Allemagne en 2014 avaient des arguments dont se passe volontiers Deschamps  : de la maîtrise technique, du goût pour l’offensive, un peu de fantaisie et de folie. Luis Aragones puis Vicente Del Bosque pour l’Espagne, Joachim Löw pour l’Allemagne étaient habités par le football, sa sensibilité, sa finesse. Le technicien français est très détaché de ces notions de sophistication, de réflexes émotionnels qui accompagnent les formations qui marquent le temps. C’est ici que se situe le seuil d’incompétence, les limites de Deschamps pour qui le perfectionnement technique est un luxe superflu. Il a pourtant sous les yeux un annuaire de VIP, un catalogue haut de gamme saisissant en qualité comme en quantité. Au milieu de terrain, âme et moteur d’une équipe, Kanté (pas uniquement un récupérateur), Rabiot, N’Zonzi, formidable révélation de 27 ans que l’on découvre à Séville, Lopez (le Marseillais, très mature dans son jeu, mérite d’ores et déjà d’intégrer la sélection) sont des techniciens hors pair qui ont à la fois le sens, la vision du jeu, la capacité à donner la balle où il faut quand il faut.  Parce qu’ils ont un grand rayon d’action et qu’ils sont costauds, Deschamps leur préfère et leur préférera toujours des athlètes comme Matuidi ou Sissoko dont la compréhension du football est sujette à caution. Pogba reste un point d’interrogation qui ne sera levé que lorsqu’il cessera d’être obnubilé par ses coups d’éclat personnels. Une équipe avec Matuidi, Pogba, Sissoko ne peut pas être une équipe brillante capable de désarçonner son adversaire en première intention, leur profil ne s’y prête pas. Et en attaque, la France a une galerie de portraits unique au monde, seule l’Argentine pourrait contester cette hégémonie. Griezmann et Benzema (s’il n’est pas indésirable) forment un duo d’attaquants très académiques et rompus aux matchs décisifs, sur les ailes ou en électrons libres, la liste d’attente est presque inépuisable  : Dembelé, Martial, Lemar, Mbappe, Coman, Ben Arfa, Fékir, Lacazette, Payet sont  des talents de valeur internationale, proies de toute l’Europe. L’équipe de France mériterait d’être entraînée par un émule de Guardiola, elle l’est par un descendant de Jacquet.  Quand on aime le football, c’est un regret, un immense regret. Le réal-football est une hypothèse du football, pas la vérité du football.