Le domaine tactique est un hymne à la création des joueurs et ne doit surtout pas représenter un carcan inhibant le potentiel d’imagination et d’inspiration de ces derniers. En effet, en football «  ce qui compte, c’est la surprise. C’est donc la novation, qui donne un avantage provisoire sur son rival, et qui est facteur de réussite (2)  ». Par conséquent, la tactique se doit de respecter la liberté et la prise d’initiative individuelle des joueurs pour révéler toute la dimension spontanée et artistique du football. Selon Arsène Wenger, «  il y a toujours un équilibre à trouver entre des principes de base. Pour moi, le foot reste avant tout un jeu. Avec des principes d’organisation, et en même temps une liberté d’expression. Ce qui m’a amené au jeu est que le joueur puisse s’exprimer (3)  ».

L’école nantaise

L’école «  nantaise (4)  » a formalisé par des mots simples et appliqué avec succès l’essence même du football  : le jeu collectif. Selon Raynald Denoueix, «  le jeu, c’est le plaisir de se comprendre grâce à des références communes qui permettent, en anticipant, d’interpréter l’action de la même manière, pour agir ensemble efficacement et gagner (5)  ». Les références communes s’avèrent déterminantes afin de concevoir une action collective. Elles favorisent l’harmonie des déplacements entre partenaires et permettent d’interpréter de la même manière les situations de jeu. Elles sont essentielles pour la cohérence du mouvement collectif  ; pour que l’orientation de la course d’un joueur conditionne celle des autres. Comprendre le mouvement global de l’équipe, «  c’est comprendre une nouvelle langue (6)  ».
Pour Jean-Claude Suaudeau, «  par le mouvement, vous offrez la liberté à votre partenaire (7)  ». Autrement dit, la richesse collective permet la création individuelle puisque le joueur ne peut créer qu’à partir du moment où il a des choix de jeu. Mais «  jouer en accord ne consiste pas à jouer les mêmes notes que les partenaires. L’harmonie collective sonne juste lorsqu’elle s’appuie sur une complémentarité subtile entre des options contraires (8)  ». Les partenaires du porteur de balle doivent intégrer que sur quatre ou cinq appels de balle coordonnés, un seul d’entre eux obtiendra le ballon. Les autres doivent garder à l’esprit que ce sont eux qui auront permis à l’ensemble du collectif de déséquilibrer l’équipe adverse et de placer leur partenaire dans une position favorable pour marquer.

Un et un font trois
Depuis 1949, la devise latine du club anglais d’Arsenal FC est «  Victoria Concordia Crescit  », littéralement en français «  la victoire vient de l’harmonie  ». En 1996, cette devise historique a pris tout son sens et sa valeur avec l’arrivée d’Arsène Wenger, porteur d’une réelle philosophie de jeu, à la direction de l’équipe professionnelle londonienne. En France, cet idéal de l’harmonie et du jeu véritable a été initié par José Arribas (9) selon lequel «  au-delà de la valeur individuelle de mes joueurs, ce qui est bien plus important, c’est la prise de conscience de leur valeur collective. C’est pourquoi, bien plus que d’un système ou d’une organisation de jeu, c’est d’une conception de jeu qu’il faut parler en ce qui concerne Nantes. Ou si vous préférez d’un état d’esprit que je peux traduire de la manière suivante  : chacun essaie de se fondre dans l’ensemble et fait confiance au partenaire (10) ». Autrement dit, le joueur doit exister par l’autre et non par soi car le football est une œuvre collective avant d’être un art individuel. Le «  talent  » individuel, indispensable, n’est pas suffisant car sans un collectif basé sur un véritable fond de jeu, une équipe se nourrit d’illusions et les résultats ne peuvent qu’être éphémères.
Avec l’apport massif de fonds financiers, certains grands clubs européens (11) (Chelsea FC, Manchester City, Paris Saint-Germain) ont élaboré une stratégie de recrutement basé sur la juxtaposition de talents individuels avec comme dessein de remporter, à court terme, la prestigieuse Champions League. Mais la définition d’une équipe ne peut se restreindre au raisonnement mathématique, et pour le moins simpliste, qui consiste à penser qu’elle est la somme des joueurs qui la compose. Le tout est bien plus que la somme de ces composants  ! Une équipe est un ensemble complexe (12)  avec des réseaux de communication qui en font toute la richesse (13). Le développement et la multiplication de ces réseaux permettent à un groupe d’atteindre sa plénitude dans le jeu…

(1) COSMIDIS R., JUAN G., KUCHLY C., MOMONT J., Les cahiers du football  : comment regarder un match de foot  ?, Solar, 2016 (p  : 9).
(2) LEPLAT T. Football à la française, Solar, 2016 (p  : 237).
(3) RIVOIRE X., Arsenal Wenger  : the coach, Mango sport, 2006 (p: 102).
(4) L’école «  nantaise  » est une expression symbolisant la continuité de la philosophie et des principes de jeu des équipes du FC Nantes entraînées par José Arribas (1963-1976), Jean-Claude Suaudeau (1982-1988 puis 1991-1997) et Raynald Denoueix (1997-2001).
(5) Vestiaires magazine n°5, juin 2009.
(6) LEPLAT T., Football à la française, Solar, 2016 (p  : 175).
(7) Vestiaires magazine n°64, mai-juin 2015.
(8) Paroles de Carlo Ancelotti, COSMIDIS R., JUAN G., KUCHLY C., MOMONT J., Les cahiers du football  : comment regarder un match de foot  ?, Solar, 2016 (p  : 345).
(9) Entraîneur espagnol du FC Nantes de 1960 à 1976, José Arribas est à l’origine du célèbre «  jeu à la nantaise  ».
(10) Paroles de J. Arribas, «  Nantes restera Nantes  », Football Magazine n°80, septembre 1966 (p. 8-10).
(11) Chelsea a attendu 9 ans (2003 à 2012) pour remporter la Champions League alors que Manchester City (depuis 2008) et le PSG (depuis 2011) ne l’ont pas encore gagné.
(12) Du latin complexus  : ce qui est tissé ensemble.
(13)Voir le DVD de RIBOT J-C, Football  : l’intelligence collective, coproduction Mosaïque Films/Pois Chiche Films.